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Un asile pour les œuvres aux Abattoirs de Toulouse

Un asile pour les œuvres aux Abattoirs de Toulouse

16 novembre 2021 | PAR Laetitia Larralde

Le musée des Abattoirs offre un refuge à deux expositions qui remettent en cause les frontières de l’art contemporain avec l’art psychiatrique de Tosquelles et le joyau médiéval de la Dame à la licorne.

Avec ces deux nouvelles expositions, le musée des Abattoirs pose la question de ce qu’il est pertinent de montrer dans un musée d’art contemporain. Entre psychiatrie et art médiéval, la démonstration est faite : le contexte de présentation influe sur l’interprétation qu’on fait de l’objet, et le regard définit l’œuvre. Autour de la figure du psychiatre espagnol François Tosquelles et de celle de la Dame à la licorne, on s’interroge sur l’histoire de l’art.

La déconniatrie, art, exil et psychiatrie

François Tosquelles (1912-1994) a eu une vie tout sauf banale, avec la psychiatrie pour fil rouge. De sa jeunesse catalane, on retient la lecture de Lacan, la fréquentation des psychiatres d’Europe de l’Est réfugiés fuyant le nazisme et un engagement politique fort. Cela l’amène à exercer son métier sur le front de la guerre d’Espagne, puis à suivre les quelques 500 000 exilés républicains fuyant Franco, que la France a enfermé dans des camps pour « étrangers indésirables ». Au camp de Septfonds, il monte un service de psychiatrie, et en 1940 on lui offre un poste à l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole, où il met en place une nouvelle façon d’aborder la psychiatrie et le soin aux patients.

L’exil peut être considéré comme une maladie. La coupure que cela provoque entre celui que l’on était dans son pays et celui que l’on devient dans un pays pas souvent hospitalier peut faire l’objet de soins. Pour Tosquelles, soigner les gens, c’est leur apprendre à bien vivre avec leur folie. Il pacifie le rapport entre soignants et malades, crée des liens avec la communauté locale et pousse les patients à utiliser l’art pour s’exprimer, posant les bases de l’art thérapie. Saint-Alban devient un laboratoire à ciel ouvert qui offre également un refuge pour les artistes et les résistants pendant la guerre, tels que Lucien Bonnafé, Paul Eluard ou Tristan Tzara. Et après-guerre, on y retrouve Jean Dubuffet qui y achète des œuvres pour ce qui deviendra sa collection d’Art Brut.

La présence de Dubuffet dans l’exposition en face de Tosquelles nous pousse à adopter un double regard sur ce qui nous est présenté. D’un côté, l’exposition peut être abordée d’un point de vue purement esthétique, et de l’autre, elle raconte une histoire de la psychanalyse. Les œuvres d’artistes professionnels tels que Yayoi Kusama, Jean Fautrier ou Joan Miró cohabitent sur un même plan avec celles de patients, connus ou anonymes. Cela soulève la question de la considération des œuvres créées par des malades. Est-ce de l’art, du patrimoine, de la médecine ? Les trois à la fois ? Dans ce cas-là, tout comme dans celui de l’art contemporain, qui détermine ce qui fait art ? Y a-t-il une autorité supérieure, un consensus, ou une multitude de regards individuels qui créent leurs propres définitions de l’art ? Et au-delà, l’Art Brut est-il une forme d’appropriation, ou une manière de conserver les œuvres et de les faire reconnaître ?

Tout comme son personnage central, l’exposition, fruit d’une collaboration entre quatre institutions de trois pays, voyagera à son tour de Toulouse à Barcelone, Madrid et New-York, célébrant ainsi un peu plus le droit au vagabondage du corps et de l’esprit cher à Tosquelles.

La Dame à la licorne, chef d’œuvre contemporain

Les tapisseries de la Dame à la licorne voyagent très peu hors du musée de Cluny. Hormis quelques rares prêts depuis leur acquisition en 1882 dans les capitales d’Europe, aux Etats-Unis, au Japon et en Australie, elles n’ont quitté leurs cimaises que pour être mises à l’abri pendant les guerres. C’est ainsi qu’elles reviennent à Toulouse, qui les avait abritées au couvent des Jacobins pendant la Première Guerre Mondiale, pendant que les travaux du musée de Cluny se terminent. Et tandis que les musées d’art ancien accueillent depuis une vingtaine d’années des œuvres contemporaines, ce mouvement inverse est une nouveauté. Et ce n’est que logique, car la fonction d’un musée, quelle que soit sa collection, est partout la même : collecter, conserver, étudier et transmettre.

Suspendues sur les grands murs blancs des Abattoirs, les tapisseries saisissent par leur incroyable modernité. C’est bien là le propre des chefs-d’œuvre : leur intemporalité. Et les problématiques que la Dame à la licorne soulève ne pourraient pas être plus actuelles. Elle évoque la place de la femme dans la société, notre rapport à la nature, ainsi que la question du travail en commun et de l’artisanat, faisant le pont par-dessus 500 ans d’histoire. Mais si la beauté de l’œuvre est indéniable quelle que soit l’époque, en a-t-on la même lecture d’une époque à l’autre ?

Ainsi, les six tapisseries sont présentées en regard d’œuvres contemporaines, inspirées directement de la Dame à la licorne ou plus largement du Moyen-Age. Il est intéressant de noter à quel point la période médiévale est présente dans la culture populaire actuelle, dans les jeux de rôle, les jeux vidéo, le cinéma ou encore les séries télé. Si Rebecca Horn, Will Cotton ou Maïder Fortuné reprennent cet animal à la fois pop et mythologique qu’est la licorne, Suzanne Husky, Southway Studio et Agathe Pitié font le lien par une mise en œuvre contemporaine de techniques médiévales.

Et de l’autre côté de l’espace, le rideau de scène La dépouille du Minotaure en costume d’Arlequin de Picasso fait face au panneau Mon seul désir, le plus mystérieux de l’ensemble des tapisseries. Dans cette confrontation de la violence masculine du Minotaure et de la sensualité féminine de la licorne, où l’ambivalence des symboliques brouille les pistes, la Dame à la licorne tient la dragée haute au Minotaure.

C’est avec le constat réjouissant que les frontières parfois si rigides de l’art ont été assouplies pour nous permettre de nouvelles interprétations de l’art, des œuvres et de l’histoire de l’art que nous repartons des Abattoirs. Car si les frontières sont poreuses, il ne tient plus qu’à chacun de nous de créer de nouvelles connexions.

 

La déconniatrie. Art, exil et psychiatrie autour de François Tosquelles
Du 14 octobre 2021 au 06 mars 2022
La Dame à la licorne. Médiévale et si contemporaine
Du 30 octobre 2021 au 16 janvier 2022
Les Abattoirs, Musée – FRAC Occitanie Toulouse

Visuels : 1- Romain Vigouroux, François Tosquelles dans un parc pour enfants, dans le jardin des Bonnafé à l’hôpital de Saint-Alban, non daté, photographie, 5,3 x 7,7 cm, collection Famille Ou-Rabah – Tosquelles ; Reproduction photographique : © Roberto Ruiz / 2- Tristan Tzara, Joan Miró, Parler seul, Paris, Maeght, 1948-1950, Fundació Joan Miró, Barcelone © Tristan Tzara, VEGAP, 2021 – © Joan Miró, Successió Miró, 2021 ; Reproduction photographique : © Foto Gasull, Fundació Joan Miró / 3- Auguste Forestier, La bête du Gévaudan, 1935-1949, bois, métal et dent, 33,5 × 60 × 33 cm, 2007.5.2, achat en 2007 avec le soutien du Fonds régional d’acquisition pour les musées (État/Conseil régional Nord-Pas de Calais), LaM, Lille métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, Villeneuve-d’Ascq – Reproduction photographique : © LaM, Lille métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut / 4- Yayoi Kusama, Dots Obsession, 1998, peinture, miroirs, ballons, adhésifs et air, 280 × 600 × 600 cm, inv. : 1999.2.7. Collection les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse Reproduction photographique : © Yayoi Kusama – Photo : Grand Rond Productione / 5- Mon seul désir, tenture de la Dame à la licorne, vers 1500, RMN-Grand Palais (musée de Cluny – musée national du Moyen Âge) – Michel Urtado / 6- Suzanne Husky, La Noble Pastorale, 2017, tapisserie (éd.2/18), 203 x 247 cm, courtesy Galerie Alain Gutharc © Suzanne Husky ; photo courtesy de l’artiste / 7- Agathe Pitié, Le Grand Sabbat, 2017, encre, aquarelle et feuille d’or sur papier, 80 x 200 cm, coll. Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse © Adagp, Paris ; photo courtesy Galerie Michel Soskine Inc.

Les sentiers de l’amour à l’Opéra de Tours
Shani Diluka, Natalie Dessay et Pierre Fouchenneret Honorent Marcel Proust Au théâtre des Champs Elysées.
Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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