Essais

Lettres à Lacan : Balade au gré des transferts à Lacan, réunies par Laurie Laufer

Lettres à Lacan : Balade au gré des transferts à Lacan, réunies par Laurie Laufer

19 novembre 2018 | PAR Emmanuel Niddam

Lettres à Lacan est le dernier né de la collection « Lettres à » initiée par l’éditeur Thierry Marchaisse. Au travers des textes réunis par Laurie Laufer, le lecteur est baladé au grès de souvenirs, d’exégèses, de scènes poétiques et de tribunes dans (au moins) trois dimensions.

Lettres A Lacan Laurie Laufer Thierry Marchaisse

Vingt-neuf personnalités se risquent au jeu – proposé par l’éditeur à la psychanalyste et professeure de psychologie Laurie Laufer et l’éditeur Thierry Marchaisse – d’écrire une lettre à Jacques Lacan (1901-1981), par-delà la mort. Philosophes, scientifiques de divers horizons, psychanalystes : ils s’adressent à celui qui a bousculé la psychanalyse par ses Ecrits et ses Séminaires pendant une trentaine d’années. Très intéressant. Surprenant aussi. Un exercice de style. Mais aussi un exercice du transfert.

LES TÉMOINS DE LACAN

D’abord, s’y lit des témoignages, au carrefour de la biographie et de l’histoire, sur le Lacan perçu directement ou indirectement par chacun des contributeurs. Le divan de la rue de Lille. Son humour. Ses colères. Sa chaleur. Ses erreurs aussi. De la petite fenêtre ouverte par chacun des signataires, une illustration de ce qu’ils gardent du Lacan auquel ils eurent à faire se dessine.

A ce titre, Catherine Vanier partage dans ces lettres une tendre anecdote. Celle qui, parmi les proches de Françoise Dolto, fait aujourd’hui référence sur les thèmes de l’enfance et de la famille, porte notre regard dans une épopée automobile, avec Lacan sur le siège passager. Partant de ce court huis clos routier, la psychanalyste nous offre, avec finesse et nuance, une part du Lacan qui lui reste.

LE TRANSFERT A LACAN

Puis, le lecteur est baigné dans une dimension transférentielle, dirigée vers l’objet Lacan. De ces écrits éminemment personnels, ce que l’on retient derrière ce que l’on entend dans ce qui se lit, est l’impossible liquidation. À divers degrés, on n’en a pas fini avec cet objet Lacan. Bien que publié, Lacan n’est pas entièrement “poubellisé”.

Lacan, on l’aime, encore. Lacan, on le déteste, encore. Le transfert à Lacan n’est pas liquidé par un quelconque paiement de séance. Il reste son nom. Ainsi, Laurie Laufer prévient avec justesse dès l’introduction :

“Les lettres ici adressées, sont autant de bigarrures, de variétés, d’arlequinades et de lettres d’amour à celui qui, en fait, n’a jamais cessé de parler d’amour. Car, pour celles et ceux et “the rest of us” qui expérimentent l’aventure d’une analyse, ce n’est jamais qu’une expérience de l’amour.”

Laurie Laufer, “Introduction” in Lettres à Lacan, coll., Thierry Marchaisse ed., Paris, 2018, p. 16

Certains affrontent la chose de face, et parlent clairement de leur transfert à l’objet Lacan, comme Alain Vanier par exemple. D’autres assument la persistance en l’état de ce transfert, au-delà de la séparation. Ainsi, Jean Allouch met en scène un petit théâtre poétique à la Ionesco, dans lequel il est toujours possible de parler, de lui parler. Puis, ils s’en trouvent aussi qui énoncent ou résument ce qu’ils ont encore à lui reprocher, avec plus ou moins d’ardeur et de justesse.

UNE POLITIQUE DE LACAN

Enfin, la dimension politique ne peut pas être ignorée. L’être à Lacan ou ne pas l’être ? Telle est la question que ces vingt-neuf textes rendus publiques affrontent nécessairement. Chaque lettre peut être lue dans le tourbillon des désaccords propres aux institutions analytiques, et servir à mesurer la distance mise entre l’auteur et son Lacan. Adorateur transi ? Ancien élève lucide ? Critique réfléchi ? Détracteur énervé ? Immanquablement, les contributeurs se positionnent par rapport à la perception, souvent construite de faux semblants et d’erreurs, de Jacques Lacan.

Dans cette dimension, Bertrand Ogilvie le souligne :

« Il n’est pas raisonnable de développer une réflexion politique qui ne fasse pas intervenir la présence de l’inconscient. »

Bertrand Ogilivie, « Bertrand Ogilivie » in Lettres à Lacan, coll., Thierry Marchaisse Ed., Paris, 2018, p.199

Entre intime et politique, les Lettres à Lacan nous rappellent à l’impossible de la relation du maître à l’élève. Sans doute peu de maîtres ont déclaré ne pas souhaiter l’être autant que Lacan. Était-ce une ironie ? Peut-on apprendre de quelqu’un sans l’instituer ? Peut-on transmettre sans s’instituer ? Non : peut-on apprendre d’un autre puis le destituer ? Le destituer, et pas le haïr.

Probablement, les lettres ici réunies marquent un jalon de plus dans l’évolution du mouvement psychanalytique en France. Une nouvelle lumière, construite de multiples touches, se pose sur le transfert à Lacan.

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Auteurs des Lettres : Jean Allouch, Paul Audi, Jorge Banos Orellana, Fethi Benslama, Daniel Borrillo, Danièle Brun, Chloé Delaume, Christian Dunker, Éric Fassin, Frédéric Gros, Lewis Kirshner, Étienne Klein, Gloria Leff, Guy Le Gaufey, Lucrèce Luciani, Paola Mieli, Bertrand Ogilvie, Anne Onime, Barbara Osorovitz, Jacques Roubaud, Moustapha Safouan, Jacques Sédat, Daniel Sibony, Christian Simatos, Marie-Claude Thomas, Alain Vanier, Catherine Vanier, Mayette Viltard, Anonyme.

L’ouvrage est ici : http://www.editions-marchaisse.fr/catalogue-lettres-a-lacan.html

Visuel : Couverture du livre

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2 réflexions au sujet de « Lettres à Lacan : Balade au gré des transferts à Lacan, réunies par Laurie Laufer »

Commentaire(s)

  • THOMAS

    « au grès des transferts à Lacan », on ne pouvait pas mieux dire!

    décembre 4, 2018 at 10 h 42 min
    • Emmanuel Niddam

      Ben vu. Un s et un accent qui voulaient sans doute ramener Lacan, là, sur le grès de la terre. Merci.

      décembre 4, 2018 at 16 h 11 min

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