Essais
L’ère de la revendication : distinction des justes espérances et des sombres passions par Benjamin Lévy

L’ère de la revendication : distinction des justes espérances et des sombres passions par Benjamin Lévy

08 février 2022 | PAR Emmanuel Niddam

Dans l’ère de la revendication, Benjamin Lévy sculpte la distinction entre les revendications tournées vers l’espoir et la vie en commun, et celles qui conduisent à la violence, au suicide et au meurtre. Un essai nécessaire, limpide et érudit.

En ce début d’année 2022, au registre des bouquins qui se penchent sur l’ère du temps, celui de Benjamin Lévy surclasse ses camarades d’étagère, par sa forme parfois, et par son fond surtout. Bien loin de s’en tenir à un « on ne peut plus rien dire ma brave dame » – mantra plus ou moins élaboré répété jusqu’à l’écœurement dans autant d’ouvrages à l’obsolescence programmée – L’ère de la revendication – Manifester et débattre en démocratie affronte courageusement une question politique : s’il est évident que certaines revendications sont de trop, inadéquates ou même dangereuses, sur quoi pouvons nous fonder la distinction entre une revendication qui a sa place dans une démocratie et celle qui ne devrait pas en avoir ? Comment ne pas identifier les demandes légitimes d’évolution de notre société aux exigences qui, elles, se retournent contre la démocratie ?

En sept chapitres, Benjamin Lévy – qui a soutenu une thèse en psychologie sur la quérulence – mobilise des savoirs venus de la psychanalyse, de la sociologie, de la philosophie, du droit et des sciences politiques pour permettre au sens critique de trier dans les revendications celles qui mènent à la lumière de celles qui mènent à l’obscurité. Ainsi, les idées de traumatisme, de préjudice, de complotisme et de paranoïa prennent place dans une réflexion actuelle et commune. En plus de ce tour époustouflant de fluidité dans des sources aussi diverses, l’ancien élève de la rue d’Ulm fait vibrer la littérature au sein de son argumentation. On retiendra par exemple la confrontation lumineuse entre les monologues d’Harpagon et de Richard III, offrant deux versions plus ou moins mortifères de la revendication.

« Exactement comme Richard III, les kamikazes qui s’en prirent au concert des Eagles of Death Metal interprétaient les plaisirs innocents des temps de paix comme d’odieuses orgies. Et tout comme Richard III, ces terroristes prétendaient agir de façon légitime, en représailles d’un tort qui leur était supposément infligé : ils disaient répondre aux « raids aériens en Syrie» effectués par la France dans le cadre de son engagement militaire contre Daech. Selon eux, le caractère exceptionnel de la cause défendue justifiait de changer un concert en bain de sang. »

Benjamin Lévy, L’ère de la revendication – Manifester et débattre en démocratie, Flammarion, Paris, 2022, p. 204

 

Comme ici, le psychanalyste et auteur de cet essai courageux prend les problèmes de notre temps de front, cherche à en extraire non pas une conclusion totalisante, mais un rappel à l’ordre : il est urgent de garder aux revendications légitimes une place dans nos démocraties, sous peine de ne plus être capable de lutter contre celles qui sont mortifères. Passant au-dessus la paranoïa qui tue et qui exclut, Benjamin Lévy ouvre une voie par laquelle poursuivre nos désirs démocratiques.

 

Benjamin Lévy, L’ère de la revendication – Manifester et débattre en démocratie, Flammarion, Paris, 2022, 317 pages

Visuel : Couverture Flammarion (c)

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