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« Frink & Freud », l’Amérique et les débuts de la psychanalyse

« Frink & Freud », l’Amérique et les débuts de la psychanalyse

03 février 2021 | PAR Laetitia Larralde

Pierre Péju et Lionel Richerand signent avec Frink et Freud une bande dessinée sur Horace Frink, l’un des patients de Freud. Entre rêve et réalité, retour sur l’histoire des débuts de la psychanalyse aux Etats-Unis dans un album à plusieurs niveaux d’analyse.

En 1909, Freud, Jung et Ferenczi débarquent à New York pour donner une série de conférences sur une discipline encore neuve et controversée, la psychanalyse. Presque fondu dans le décor de la ville et le tourbillon de la visite des savants de la vieille Europe, Horace Frink tente de communiquer en vain avec Freud, son maître à penser. Les deux hommes ne se recroiseront qu’une dizaine d’années plus tard, à Vienne, où Frink suivra l’une des « cures » de Freud.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre de l’album, Freud n’est au final qu’un personnage secondaire. Il est très vite déchu de sa position de personnage principal de l’histoire pour revenir à celle de présence omnisciente dans la vie de Frink. Freud est d’ailleurs présenté comme quelqu’un d’égocentrique, prétentieux et colérique. Il n’a que mépris pour la jeune Amérique, qu’il souhaiterait pourtant soumettre à ses idées.

Le vrai personnage central, Horace Frink, est un psychanalyste américain, qui serait tombé dans l’oubli si sa fille n’avait pas fait don de documents de son père en 1989 à l’université Johns-Hopkins de Baltimore. Choisi par Freud comme le jeune homme prometteur qui devait faire connaître la psychanalyse à l’Amérique, il ne se montra au final pas à la hauteur de la tâche, probablement du fait de troubles psychologiques sévères. Pierre Péju, titulaire d’un diplôme de psychologie, y a trouvé la matière suffisante pour écrire simultanément un roman (L’Œil de la nuit) et un scénario de bande dessinée qui traitent d’un sujet qui le passionne.

L’album centre son propos sur la psychanalyse autour de l’inconscient et de l’analyse des rêves. Les rêves et cauchemars de Frink font régulièrement irruption dans la réalité, enveloppés dans la fumée de l’incendie qui détruisit sa maison quand il était enfant. Entre ces fumées d’incendie et celle du cigare de Freud, l’album et ses personnages sont presque constamment plongés dans une nébuleuse de volutes plus ou moins sombres, laissant une impression entre la suffocation et la claustrophobie. La fumée s’insinue, s’accapare et matérialise les pensées, et fait glisser le réel dans l’inconscient. Et si celui de Freud est le plus souvent une masse noire et bouillonnante, celui de Frink grouille de créatures.

Si au premier abord la question de la bipolarité de Frink, soulevée dans l’une des nombreuses biographies en fin d’album, semble ne pas avoir été abordée dans l’histoire, on se rend compte qu’elle est au contraire la structure même du récit, qui oscille constamment entre deux pôles. Lionel Richerand a mis en place un univers qui joue sur les oppositions et la dualité : l’Europe et l’Amérique, le rêve et la réalité, la femme et la maîtresse, puritanisme et matérialisme, Freud et Frink… Les références graphiques elles aussi se divisent en deux. D’un côté on retrouve une esthétique qui oscille entre Buster Keaton, Little Nemo de Winsor McCay et Tintin, les lèvres sombres et les yeux cernés de noir sur des visages pâles, ou des regards ronds et vides au-dessus de mâchoires crispées sur des sourires tout en dents. De l’autre, on plonge dans les mythologies égyptiennes et les créatures tentaculaires à la Lovecraft. Avec son dessin au crayon en noir et blanc fouillé et précis, Richerand nous livre un album à la fois simple et détaillé, élégant.

Frink & Freud, s’il laisse un peu le lecteur sur sa faim au premier abord, mérite qu’on s’y attarde et qu’on l’analyse plus en profondeur. A lire sur un divan, donc.

Frink & Freud, le patient américain, de Pierre Péju et Lionel Richerand
216 pages, 22€, Casterman

Visuel : Couverture © Casterman

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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