Essais

« On tue une femme » : l’ouvrage universitaire qui bouscule le féminicide

« On tue une femme » : l’ouvrage universitaire qui bouscule le féminicide

14 août 2019 | PAR Emmanuel Niddam

Dans le monde, cent trente-sept femmes sont tuées chaque jour par leur partenaire ou leur proche. Le féminicide est une réalité sociale qui alerte (enfin) les pouvoirs publics et les chercheurs. Un ouvrage nécessaire réalisé avec l’appui de la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances de l’Assemblée Nationale et celui d’un laboratoire de recherche de l’Université Paris Diderot est paru. Des contributions scientifiques utiles à tous.

Six professeurs ont dirigé la publication de cet ouvrage : Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud, Laurie Laufer, Marie-José Grihom, Ludovic Gaussot, Beatriz Santos.  Et au moins autant de disciplines furent réunies lors des rencontres universitaires qui se tinrent à l’université de Poitiers, de Paris Diderot et à l’Assemblée Nationale durant l’année 2018 : Anthropologie, Démographie, Droit, Médecine légale, Psychologie, Sciences Politiques, Sciences de l’information et Sociologie. Plutôt qu’une tentative d’explication définitive, le lecteur entend au fil des pages la grande diversité des approches sur ces actes meurtriers dirigés contre les femmes parce qu’elles sont des femmes.

Chacun avance avec modestie en direction d’un fait intime, politique et social, manifestement enraciné dans la culture des groupes humains.
Disons le dés à présent, le signifiant « féminicide » en lui-même est l’objet d’une partie des débats. Certains cherchent à élucider son histoire, discontinue, distincte en Français, en Anglais ou en Espagnol. D’autres cherchent à délimiter les éléments de réalité que le féminicide désigne : l’assassinat, des femmes, des filles, des sœurs, des mères, d’un homme féminisé ? Que dit-il en plus – le social, le politique, le culturel ? Tous s’accordent en revanche sur la nécessité de la reconnaissance du féminicide, notamment pour l’alerte qu’il porte auprès des consciences, et des pouvoir publique.

L’ouvrage est découpé en trois parties, centrées chacune sur un axe de réflexion : sur la scène internationale d’abord, puis une réflexion historique et sociétale sur le féminicide en lui-même, et enfin, une lecture du féminicide vu dans la famille, dans le couple, et avec la lumière des gender studies.

C’est dans cette première partie que l’on prend conscience de la racine profondément culturelle du phénomène. Les chiffres évidemment. Mais aussi les prises de positions des hommes de lois, pas forcément particulièrement progressistes. Par exemple, Bernadette Aubert, maîtresse de conférences en Droit à l’université de Poitiers, souligne un tournant politique majeur :

Lors de l’exposé des motifs de la loi organique relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre en Espagne, le roi Juan Carlos 1er déclara : « La violence de genre n’est pas un problème qui affecte la sphère privée. Au contraire, elle représente le symbole le plus brutal de l’inégalité existant dans notre société. Il s’agit d’une violence qui est exercée sur les femmes en raison de leur simple condition de femme, parce que leurs agresseurs considèrent qu’elles sont dépourvues des droits élémentaires de liberté, de respect et de capacité de décision. » 

Aubert B., « Le féminicide et autres violences à l’égard des femmes Droit international et droits nationaux » in On tue une femme, Hermann, Paris, 2019, p. 88

Cette déclaration très ferme, en 2004, d’un roi traditionnel et catholique, équivaut à une prise de conscience de la profondeur des racines du féminicide dans la culture. Mais, la solution n’est pas là pour autant.

Quand bien même le mot féminicide fait son œuvre, quand bien même le droit et les pouvoirs publics se mobilisent, quelque chose résiste, dans la culture. C’est ce que montre très finement Adelina Miranda, professeur d’anthropologie à l’université de Poitiers.

En Italie, les médias ont un rôle fondamental dans la mise en scène des informations sur les féminicides. Différemment de la France, les assassinats perpétrés contre les femmes ont une très grande visibilité dans la presse et les journaux télévisés mettent à jour quotidiennement la liste du nombre de femmes tuées par les hommes. […] En effet, les discours produits par la presse et la télévision évacuent toute implication politique et sociale, ils mettent en avant un visage et une histoire individuelle tout en utilisant une sémantique interprétative qui se base sur une vision réductrice du phénomène. Les histoires sont racontées au singulier […] De par son caractère exceptionnel, l’acte meurtrier n’apparaît donc pas comme étant en contraste avec le mythe de la famille comme lieu de l’amour, d’entraide, de soutien, d’épanouissement personnel. 

Miranda A., « Le féminicide : un « mot écran » ? » in On tue une femme, Hermann, Paris, 2019, p.101

Tout en éveillant la conscience du public sur la réalité du féminicide, il est possible d’éviter de remettre en question ses fondements : l’ensemble des contenus refoulés à propos de la famille dans les sociétés méditerranéennes notamment.

Dans la seconde partie, les articles continuent à amener cette lumière nécessaire et complémentaire sur le phénomène du féminicide. Mais certains des articles poussent le jeu de l’écriture jusqu’au délice. Il faut à ce titre reconnaître que « À propos de quelques affaires d’homicides de femmes dans le Poitou du XVIIIe siècle », qui n’a pas l’avantage du fantasme lié aux destinations d’Amérique Latine pour nous faire entrer dans son univers, compense largement par le brio d’écriture de son auteur, historien et maître de conférences à l’université de Poitiers, Fabrice Vigier.

Dans la troisième partie, d’autres abords passionneront les lecteurs. Houria Abdelouahed, maîtresse de conférences au département d’Études psychanalytiques de l’université Paris-Diderot, nous propose une confrontation avec les traces de misogynie chez Sigmund Freud, et avec celle qui est contenue dans les cultures arabes et musulmanes. Thamy Ayouch, professeur au département d’Études psychanalytiques de l’université Paris-Diderot, confronte la théorie psychanalytique au féminicide et aux violences de genre, et y identifie les espaces restant à penser.

En somme, cet ouvrage nous apprend comment le terme féminicide, qui n’a pas encore acquis de frontières théoriques définitives, a déjà permis une accélération des prises de consciences et des travaux de recherche. Il donne envie de poursuivre le travail de distinction, de compréhension et de militantisme, de pousser l’effort de civilisation des groupes humains. Ces scientifiques rappellent à tous par cet ouvrage l’urgence de continuer la lutte contre la violence dans notre culture.

 

 

Visuel : © Hermann Edition

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