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Barbara Hepworth, magicienne des formes au musée Rodin

Barbara Hepworth, magicienne des formes au musée Rodin

07 novembre 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Avec sa toute dernière exposition, le musée Rodin offre, comme souvent, une très belle mise en perspective d’un artiste contemporain. Consacrée à la sculptrice britannique Barbara Hepworth, elle constitue la première rétrospective en France de cette figure inséparable de la modernité artistique du XXème siècle.

Un lien privilégié avec le musée parisien

Au musée Rodin, l’artiste britannique à la renommée internationale (re)trouve un écrin à la fois lumineux et intimiste… Ses œuvres, il faut le souligner, sont déjà entrées en ces murs et s’y font naturellement, semble-t-il, une place. En effet, Barbara Hepworth a déjà exposé au musée Rodin de son vivant. Entre 1956 et 1971, elle a participé aux éditions de l’Exposition internationale de sculpture contemporaine qui se tinrent précisément… au 77 Rue de Varenne. Le parcours de l’exposition actuelle, d’une grande fluidité, propose un panorama de l’œuvre et un portrait de l’artiste  particulièrement réussis. Pourtant, cela relevait de la gageure de faire entrer ainsi dans un espace relativement restreint une figure iconique de la sculpture monumentale !

Défini par trois axes, le parcours fait d’abord entrer le visiteur dans les coulisses, pour ainsi dire, du travail de la sculptrice. La première salle, qui dessine un long couloir, s’y prête. Un important travail de recherche en archives a été mené par les commissaires de l’exposition, Catherine Chevillot, directrice du musée Rodin et Sara Matson, conservatrice à la Tate St Ives. Sont ainsi présentés plusieurs fragments des correspondances de la sculptrice avec son mari peintre, Ben Nicholson, mais également avec Piet Mondrian ou Alexander Calder, dont elle a été proche. Braque, Brancusi, Picasso, Sophie Tauber-Arp et son mari ou bien encore Wassily Kandinsky feront partie de son entourage dans la période de l’entre-deux-guerres. Avec son mari, elle rejoint en 1933 le groupe international d’artistes abstraits basé à Paris, Abstraction-Création.

Dans cette première partie de l’exposition figurent également plusieurs albums de photographies prises à Paris ou Avignon avec Ben Nicholson qui a été un pont entre elle et la France. Le visiteur découvre en outre des clichés historiques de ses réalisations en studio (par exemple Meridian de 1959) ou de grandes commandes in situ comme Single Form installée en 1964 devant le siège new-yorkais de l’ONU. Par ailleurs, une vitrine avec les catalogues d’exposition et ouvrages des critiques d’art de référence telle Carola Giedion-Welcker la citant pose d’emblée le personnage : celui d’une grande artiste qui a révolutionné le domaine de la sculpture.

Une artiste protéiforme

L’artiste à la fois discrète et figure de proue de la sculpture moderne qu’a su être Barbara Hepworth impressionne par la rigueur et la douceur de ses formes. Dans la deuxième partie de l’exposition, le visiteur découvre l’importance du dessin qui revêt une dimension quasi spirituelle chez Hepworth. Dessins à l’encre et peintures gestuelles côtoient une série représentative de sa pratique lithographique, qu’elle a développé dans son dernier atelier, le Trewin Studio de St Ives. Devenu musée, tout un chacun peut aujourd’hui visiter ce qui est devenu le Barbara Hepworth Museum and Sculpture Garden. Native du Yorkshire en Angleterre, Hepworth répond à l’appel d’une terre aride et singulière, la terre de Cornouailles. Battue par le vent et la mer, elle séduit l’artiste qui y restera de son installation en 1939 à sa mort en 1975 à l’âge de 72 ans. « Ici, je peux sculpter en plein air toute l’année, et c’est une chance, car je me suis toujours intéressée à la place de l’Homme dans le paysage et à sa relation avec la structure de la nature », confie-t-elle dans un entretien.

Par la magie de la scénographie, il est donné au public de pouvoir « rentrer » précisément dans son dernier atelier. Reconstitué au milieu de l’espace de la seconde salle, il permet de plonger avec bonheur au cœur de la pratique de la sculptrice. Cette pièce dans la pièce, ouverte par deux côtés, est également trouée d’une fenêtre sur le film d’Ashton de 1953 consacré à Hepworth. Filmé en terre d’adoption de l’artiste, Figures in a Lanscape dresse un portrait sensible d’une femme qui a travaillé jusqu’à son dernier souffle à créer des formes en osmose avec leur environnement.

Cette section permet au spectateur d’être au plus près de la genèse de l’œuvre avec notamment une partie de la bibliothèque de l’artiste qui se trouve exposée. Comprenant des livres sur la botanique ou les fleurs sauvages, les Sonnets de Rilke, une traduction du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d’André Malraux et de la Vie des formes de Focillon ou bien encore un ouvrage sur le rapport de Freud avec la religion, sur le zen ou sur Stonehenge, elle se fait l’écho de la vision cosmogonique d’une artiste qui cherchait à faire danser les lignes dans l’espace. Car c’est bien de cela dont il s’agit avec Hepworth : mettre des formes primaires en tension, afin qu’elle se dépassent, qu’elles s’élèvent, telles de grandes danseuses ; en un mot, qu’elles se voient transcendées par l’opération magique que propose l’art. « Des pierres pour danser et des pierres pour mourir » comme les dépeint Cecil Day Lewis dans le film d’Ashton… Ce jeu du concave et du convexe, du vide et du plein, caractéristique de l’œuvre d’Hepworth se retrouve dans Pelagos (1946) ou bien dans Sculpture-paysage (1944) présentés dans cette salle. De taille moyenne, ces deux sculptures donnent envie de s’en approcher et d’en jouer, comme s’il s’agissait d’instruments de musiques venus peut-être d’une autre planète.

Une femme amoureuse des formes de la Nature

Formidable travailleuse, maniant la gouge avec précision, Barbara Hepworth s’est formée en Italie auprès d’un tailleur de pierre. Elle choisit alors délibérément de se former auprès non d’un artiste mais d’un artisan. Cette authenticité est quelque chose qui se ressent fortement chez Hepworth. Son amour pour les matériaux nobles en témoigne tout autant. Elle travaille à St Ives avec des pierres de Portland, de l’ardoise sombre de Cornouailles, avec du marbre, de l’albâtre mais aussi des bois durs tropicaux tels que le gaiac officinal, l’acajou, le sycomore ou encore le guarea qui l’émerveillait et dont elle s’est fait livrer 17 tonnes en 1954.

À l’instar d’Henry Moore, elle travaille la matière pour en tirer des formes simples, épurées et organiques. Cependant, elle adopte le bronze à partir de 1956 car il permet des formes plus grandes que la pierre par exemple. Après 1934, Hepworth s’oriente vers un travail plus formel et abandonne le naturalisme. La dernière salle présente cette période emblématique de l’art de la Britannique. Véritable forêt de silhouettes organiques, elle enchante le spectateur. Il clôt ainsi son parcours en beauté, libre d’admirer le jeu des matières et les modelés des formes sculptées.

Le travail d’Hepworth, empreint de sensibilité et d’une attention particulière à l’environnement naturel, est surtout nourri d’une grande réflexivité. Pour preuve, les entretiens qu’elle a fournis tout au long de sa vie et dont sont extraites les citations qui jalonnent l’exposition. La dimension magique de son approche est révélée par l’aspect tellurique de ses sculptures. « La sculpture doit être un totem, un talisman, une sorte de pierre de touche… quelque chose qui sera valide à tout moment » : ainsi s’exprime l’artiste. Pour l’une de ses sculptures en marbre noir finlandais, elle choisira d’ailleurs le titre de Touchstone (« pierre de touche »).

Elle met en relation ses pierres et établit des dialogues comme avec Two Forms (1937) ou Three Forms (1935). Par là-même, elle les anthropomorphise, leur insufflant indéniablement un esprit. Cette conviction s’impose au visiteur lorsqu’il se trouve face à la plus haute des œuvres exposées, Figure (Nanjizal) de 1958. En bois d’if, cette sculpture parfaitement totémique rappelle l’arbre dont elle est issue, évoquant le mystère et la sagesse d’une forêt primaire, dressée devant soi. Avant de retrouver le monde extérieur et la ville, le visiteur pourra se retourner une dernière fois sur Magic Stone (1972) dont le marbre de Carrare poli attire par sa brillance. Il gardera enfin en tête ces mots de l’artiste qui sonnent comme un avertissement face au changement climatique actuel : « Nous allons perdre notre aptitude à vivre si nous ne nous sentons pas en harmonie avec les rochers et avec le caractère intemporel de la vie, dans son mouvement perpétuel et sa renaissance ».

Informations pratiques :

Musée Rodin

77, rue de Varenne

75007 Paris

Du 5 novembre 2019 au 22 mars 2020

du mardi au dimanche de 10h à 18h15

 

Visuels : Barbara Hepworth, Pelagos, 1946, bois d’orme et cordes, Barbara Hepworth © Bowness 2019, ph. © Tate 2019 ; Hepworth carving in the Palais de Danse, 1961 © Bowness, ph. Mathews ; Landscape Sculpture [Sculpture-Paysage], 1944, bois d’orme, H. 32 ; L. 68 ; P. 29 cm, Tate, Barbara Hepworth, © Bowness, ph. © Tate ; Barbara Hepworth, Sea Form (Porthmeor) [Forme marine (Porthmeor)], 1958, bronze, H. 83 ; L. 113,5 ; P. 35,5 cm, Tate, Barbara Hepworth, © Bowness, ph. © Tate ; Barbara Hepworth, Discs in Echelon, 1935, fonte 1964, bronze poli, H. 34,3 ; L. 51 ; P. 27,3 cm, Hepworth Estate, en prêt à The Hepworth Wakefield, Barbara Hepworth, © Bowness, ph. © Hepworth Estate.

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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