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« Alphonse Mucha » au musée du Luxembourg : le succès malgré soi

« Alphonse Mucha » au musée du Luxembourg : le succès malgré soi

13 septembre 2018 | PAR Géraldine Bretault

Alors que la dernière grande rétrospective sur l’art de Mucha remonte à 1980 au Grand Palais, le musée du Luxembourg propose un parcours élargi autour de l’œuvre du grand artiste tchèque, dans toute sa diversité.

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La vie et l’œuvre d’Alphonse Mucha s’inscrivent dans un contexte historique et culturel proche de celui qu’ont pu connaître Frantisek Kupka et les artistes des Pays baltes, récemment exposés dans notre capitale : le rayonnement de la ville-lumière est à son comble, tant par son cosmopolitisme que pour la vie de bohème que les artistes peuvent y mener, sûrs d’y recevoir une formation de qualité, que ce soit aux Beaux-Arts ou dans une académie privée.

Mucha naît en 1860 en Moravie, une des nombreuses entités culturelles englobées dans le vaste et puissant empire d’Autriche-Hongrie. Il grandit en pleine période d’éveil national et rêve de connaître l’indépendance de sa Tchécoslovaquie natale. D’abord refusé aux Beaux-Arts de Prague, il est soutenu dans ses débuts par un généreux mécène, le comte Eduard Khuen-Belasi. Il est ensuite décorateur à Vienne, et passera par Munich avant de gagner Paris. Pétri des idéaux de la Sécession viennoise, entre art pour tous et prédominance de l’ornement, Mucha doit désormais gagner sa vie.

Sa trajectoire rencontre alors celle d’une autre comète, la grande Sarah Bernhardt. Alors au sommet de la gloire, elle s’inquiète toutefois de voir les ventes de billets diminuer à l’approche de Noël 1894. Lorsqu’elle suggère à son imprimeur de produire de nouvelles affiches pour relancer les ventes, aucun affichiste n’est disponible. Ce sera la chance de Mucha : la comédienne est si enthousiasmée par sa maquette qu’elle signe un contrat de 6 ans avec lui. Là où les affiches de ses contemporains trahissaient le passé de courtisane de « la Divine », Mucha en fait une reine byzantine, une déesse hiératique et sensuelle. Sa carrière internationale est lancée.

L’exposition a le mérite de concentrer ces débuts dans la première salle afin de laisser la place à son travail auprès de l’imprimeur Champenois, qui l’engage ensuite. On y apprécie la diversité de sa production, à l’origine de tout ce que le domaine de la publicité décrit aujourd’hui sous divers anglicismes : le packaging, le merchandising, le marketing. La boîte à biscuit Lefèvre-Utile résume bien toutes les contradictions de l’époque : La tête féminine couronnée de fleurs à l’avant et l’usine en grisaille sur le côté de la boîte. Art « nouveau » et « Progrès » peuvent-ils faire bon ménage ?

Durant six années, Mucha va connaître un succès phénoménal, encore renforcé par sa production pour l’Exposition universelle de 1900 : il dessine des bijoux pour Georges Fouquet (qui lui commandera le décor complet de sa boutique rue Royale l’année suivante) et réalise le décor du pavillon de la Bosnie-Herzégovine pour le compte de l’Autriche. Travailleur acharné, notre homme comprend douloureusement que la médaille de l’Ordre de François-Joseph fait pratiquement de lui l’artiste officiel de l’Empereur, instigateur de l’oppression qui pèse sur ses congénères…

Dès lors, il n’aura de cesse que de mener à bien son grand-œuvre : l’Epopée slave, composée de vingt toiles monumentales retraçant les grands événements politiques et religieux de la Tchécoslovaquie et des autres nations composant le monde slave. Pour ce faire, il lui faut un mécène : il le trouvera à Chicago, en la personne de Charles Richard Crane, riche industriel slavophile dévoué à cette cause.

Le parcours de l’exposition s’attarde un temps sur le mysticisme de Mucha et son adhésion à la franc-maçonnerie, avant de dévoiler l’Epopée slave dans une salle multimédia aux dimensions impressionnantes. À l’heure actuelle, l’œuvre est exposée au musée national de Prague, en attendant de rejoindre un jour un lieu spécifiquement conçu pour l’accueillir. Certes, d’aucuns argueront que ce dispositif permet de présenter les toiles de l’épopée au sein de l’exposition. Nous répondrons que la déambulation de la caméra dans chaque toile provoque la nausée plus qu’il ne permet d’apprécier l’ampleur des recherches archivistiques de Mucha, qui y consacra vingt ans de sa vie ; et que l’aura que dégage l’œuvre in situ lorsque l’on déambule physiquement entre les panneaux donne l’impression de traverser l’histoire dans ses tréfonds, aura ici perdue au profit d’une « attraction » visuelle.

Une dernière salle au titre incongru clôt le parcours : « Mucha philosophe ». Elle regroupe l’œuvre tardive, dans laquelle Mucha semble se perdre dans une iconographie des plus farfelues, confondant vertus cardinales, allégories et désastres de la guerre. Arrêté à Prague par la Gestapo en 1939, il meurt quelques mois plus tard, et son œuvre entre alors au purgatoire pour de longues années.

Une exposition intéressante sur le plan historique donc, avec des merveilles sur le plan artistique – les affiches présentées, en excellent état de conservation, témoignent de la qualité et du luxe de l’industrie de l’affiche à la française à la Belle-Epoque, aux belles heures de la chromolithographie. Néanmoins, la scénographie aurait gagné à se faire plus discrète pour permettre une déambulation plus fluide. Et l’on ne peut que regretter que la fermeture du musée Carnavalet pour travaux ait empêché la présentation du décor réalisé pour le joailler Georges Fouquet.

 

Visuels :

Autoportrait en chemise russe (roubachka) dans l’atelier de la rue de la Grande-Chaumière, Paris, 1882, Fondation Mucha, Prague © Mucha Trust 2018
Gismonda, 1894, Fondation Mucha, Prague, © Mucha Trust 2018
Boîte pour les gaufrettes vanille Lefèvre-Utile, c.1900, Fondation Mucha, Prague, © Mucha Trust 2018
Le zodiaque, 1896, Prague, Fondation Mucha © Mucha Trust 2018
Chaîne ornementale et pendentifs dessinés par Mucha et réalisés par Georges Fouquet 1900, Fondation Mucha, Prague, © Mucha Trust 2018
Étude pour l’Épopée slave (cycle n°6) : couronnement du Tsar serbe Stepan Dusan comme Empereur romain d’Orient, Fondation Mucha, Prague © Mucha Trust 2018
La Lumière de l’espérance, 1933, Fondation Mucha, Prague © Mucha Trust 2018
affiche de l’exposition Alphonse Mucha, Réunion des musées nationaux – Grand Palais 2018 © Mucha Trust 2018

 

 

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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