Opéra
Flammen, redécouverte d’un ovni lyrique fascinant à Prague

Flammen, redécouverte d’un ovni lyrique fascinant à Prague

20 juin 2022 | PAR Nicolas Chaplain

Calixto Bieito met en scène Flammen, un opéra étrange et éblouissant composé par Erwin Schulhoff. Créé en 1932 à Brno, il n’avait plus été joué depuis en République tchèque. Le livret original écrit par l’auteur Karel Josef Beneš exhibe un Don Juan plutôt las, en quête de rédemption. Découvrir cette œuvre oubliée mais géniale dans le cadre du projet « Musica non grata » est totalement réjouissant. Bieito propose un théâtre expérimental, une sorte de cabaret funeste et sanglant, un ballet expressionniste où les corps brutalisés, le sexe et surtout la mort sont omniprésents.

Schulhoff est une figure centrale du modernisme en Europe. Le compositeur fréquenta les milieux artistiques d’avant-garde et de gauche. À Dresde, il côtoie les peintres Otto Dix et Georges Grosz ainsi que les artistes du mouvement dada. Il est féru de jazz américain, amateur de sujets psychanalytiques et érotiques. Novateur et audacieux, son art est considéré comme « dégénéré » par les nazis. L’artiste mourra dans le camp d’internement de Wülzburg.

Flammen est un opéra influencé par le surréalisme et la psychanalyse. Don Juan est une sorte de Juif errant, condamné à vivre éternellement, évoluant au milieu de ses conquêtes, cherchant en vain à séduire la Mort pour qu’elle le libère de la vie terrestre. Constituée de deux actes et dix scènes (chacune porte un titre qu’on pourrait dire verlainien : Nocturne, Feu Chanson, Messe de minuit, Chimère, Carnaval Nuit…), la partition grouillante de Flammen est empreinte de post-romantisme straussien et d’impressionnisme. La générosité sonore, le langage musical sensuel et chatoyant rappellent Schreker ou Zemlinsky. On trouve également des couleurs exotiques, debussystes, des sonorités modernes décomplexées (grincements, dissonances…), le style percutant et infernal d’Hindemith, des rythmes de fox-trot, de tango aussi. Schulhoff fréquentait les cabarets et aimait la danse. « J’aime les danses à la mode et il m’arrive de danser des nuits entières avec des entraîneuses pour le seul plaisir du rythme et de l’ivresse sensuelle qui s’empare de mon subconscient. J’acquiers ainsi pour mon travail une source phénoménale d’inspiration » confie-t-il dans une lettre à Alban Berg.

Calixto Bieito multiplie les références au théâtre des années 20 : éclairage à la rampe, jeu frontal, chœur de femmes androgynes – les ombres – vêtues en noir avec longs imperméables et chapeaux melon, ballet de femmes nues avec les seins et le sexe peints. Le metteur en scène situe l’action dans un espace abstrait et obscur. De larges bâches noires tendues ferment l’espace scénique de sorte que, pour entrer sur le plateau, les chanteurs doivent arracher la bâche et passer au travers. Dans les lambeaux de plastique, la fumée et les lumières apparaissent des bras, des mains, des corps. On pense à Cocteau, à Buñuel. Bieito tente une lecture personnelle et des images originales, invente une galerie de personnages un peu flous, des silhouettes peu identifiables : un jeune homme toqué qui traine un chat noir mort au bout d’une chaîne, une femme avec une sucette colorée et des ballons noirs qu’elle tient au bout d’un fil, une autre en peignoir mauve et auréolée d’une coiffe dorée de madone écrase une pastèque sur le visage et sur le torse de Don Juan, un vieil homme au dos courbé, un chasseur d’ours en pantalon treillis et torse nu, un croque-mort en costume sombre, un grand blond travesti. La Mort est une femme blonde en tailleur blanc perchée sur des hauts talons. Elle fume une cigarette électronique et crache des volutes de fumée sur ses victimes.

Les images oniriques – un corbillard, phares allumés descend des cintres -, les symboles (cerf mort, tête de bélier) et toutes ces figures intrigantes mais peu claires composent un ensemble qui sollicite l’imaginaire mais malheureusement un peu abscons.

Denys Pivnickij interprète un Don Juan démythifié, un homme ordinaire en jean et chemise. Sourire acéré, cheveux gominés, le séducteur continue de faire des ravages. Une lui dit « Embrasse, suce, déchire mon corps, mes seins ». Lui s’exécute presque par pitié. Il est en quête d’âme plus que de chair. Infatigable et déchainé, le ténor réussit formidablement une performance vocale et scénique exigeante. Crucifié sur le capot de la voiture noire, la Mort (voluptueuse Tone Kummervold) lui offre un baiser goulu mais ne le délivre pas.

Jirí Rožen dirige l’excellent orchestre de l’opéra d’État. Avec passion, il embrasse cette écriture musicale extraordinairement riche, délirante, contrastée. On savoure le solo d’une flute sensuelle, le jeu de la harpe envoutante, celui de l’orgue solennel, du piano virtuose. Chacun contribue à l’extase symphonique, à la jouissance sonore.

Photo : Zdenek Sokol

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