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« Quand je fais de l’art, je trouve ça important qu’il y ait un message » Lori Malépart-Traversy (interview)

« Quand je fais de l’art, je trouve ça important qu’il y ait un message » Lori Malépart-Traversy (interview)

20 juin 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Sélectionné dans la compétition officielle du Film de Télévision, le court métrage « Doux Jésus » de la jeune réalisatrice québécoise Lori Malépart-Traversy est à découvrir au Festival d’animation d’Annecy. Celui-ci s’inscrit dans une série documentaire féministe – Caresses Magiques – qui se penche sur la sexualité féminine.

Bonjour Lori Malépart-Traversy. Pour commencer, j’aimerais revenir rapidement sur votre parcours artistique. Vous avez donc étudié les arts visuels et le cinéma d’animation à l’Université Concordia. Qu’est-ce qui vous a mené au cinéma d’animation ?

Quand j’ai commencé mes études en arts visuels, je ne pensais pas m’orienter vers l’animation. J’étais tournée vers les beaux-arts, la performance. Ce sont les professeurs qui nous ont montré de l’animation plutôt indépendante et j’ai été attirée. J’ai commencé mes études à l’Université Concordia d’abord pour suivre quelques cours et finalement, j’ai vraiment aimé cela, on étudiait le dessin, la création, comment raconter des histoires. 

Pour la fin de vos études, vous avez réalisé le court métrage documentaire Le Clitoris qui aborde en 3min l’histoire du clitoris et son anatomie. Celui-ci a été sélectionné dans de nombreux Festivals – dont le Festival d’animation d’Annecy de 2017 – ce qui vous a permis d’acquérir rapidement une certaine notoriété. Pensiez-vous obtenir une telle reconnaissance après ce premier film ? Qu’est-ce-que ça vous a fait d’être tout de suite reconnue ?

C’était une surprise totale puisque j’ai fait le film dans l’idée d’informer les autres sur ce que je venais d’apprendre sur le clitoris. J’ai fait des recherches pour ce film et je voulais communiquer ces informations aux autres. Je ne pensais pas que cela serait autant attendu et finalement, ça prouve à quel point on manque d’éducation sexuelle. Je ne suis pas une sexologue, je n’étais pas une experte du clitoris mais je suis devenue une experte du clitoris. On me posait des questions comme à une sexologue mais je n’avais fait qu’un film sur le clitoris et lu un livre français sur le sujet dont j’ai tiré une sorte de résumé. Je pense que c’est rare des films étudiants qui ont autant de succès rapidement. En ligne, il y a eu des millions de vue et je n’aurais jamais pu prévoir cette lancée dans le milieu. 

Cette série est produite par l’ONF, l’Office national du film du Canada, qui tente de mettre en avant des films d’animations audacieux et innovants. Comment en êtes-vous arrivée à vous faire produire par l’ONF ?

J’ai fini mes études en 2016 et à l’automne j’ai fait une résidence d’écriture à la Cinémathèque québécoise. Cette résidence s’étendait sur cinq semaines et avait pour but de développer des projets – en cinq semaines, on n’a pas le temps de faire un film. La résidence nous met en contact avec des mentors, et moi c’était une réalisatrice du côté anglais de l’ONF. Je lui ai donc demandé comment on faisait pour travailler dans le milieu, comment ça marchait. J’étais déjà en train de développer tranquillement Caresses magiques. Elle m’a donc expliqué comment proposer un film à l’ONF, qu’il fallait que je rencontre une productrice en particulier – Julie Roy – qui s’intéresse aux sujets féministes. Je l’ai donc rencontrée et on a commencé à travailler ensemble. 

Le Clitoris aborde déjà un premier sujet lié à la sexualité féminine, que vous reprenez par la suite dans votre série Caresses magiques. La sexualité féminine est un sujet de plus en plus présent aujourd’hui, dans des livres, des textes ou encore des podcasts. On peut d’ailleurs citer Le Cœur sur la table ou Les Couilles sur la table de Victoire Tuaillon, très en vogue en ce moment. 

De votre côté, pourquoi avoir abordé un tel sujet ? Qu’est ce qui vous a poussé à réaliser des courts métrages documentaires sur la sexualité féminine ? 

Quand je fais de l’art, je trouve ça important qu’il y ait un message. J’ai aussi des convictions politiques assez fortes qui prennent de la place dans ma tête, dans ce que je lis, mes discussions et je pense que c’est important de les mettre dans mon travail. Je suis aussi assez sensible au féminisme et parler de la sexualité ne me gêne pas. J’ai vécu dans une famille plutôt ouverte là-dessus. J’ai l’impression que j’ai comme un rôle à jouer et cela ne me dérange pas. Je veux parler de la sexualité pour décomplexer les femmes mais aussi les hommes, pour que tout le monde se sente à l’aise. La sexualité est quelque chose de naturel.

Pour Le Clitoris, vous aviez écrit vous même le texte en voix off. Pour votre série Caresses magiques, vous avez cette fois-ci décidé d’adapter des témoignages intimes publiés dans les livres féministes du même nom qu’ont conçus et dirigés Sarah Gagnon-Piché et Sara Hébert. 

Pourquoi avoir choisi d’adapter spécifiquement cet ouvrage ? 

J’adore le documentaire animé, c’est-à-dire le mélange du documentaire et de l’animation. J’adore partir d’une source déjà existante et ces livres m’ont attirée car ce sont de petites histoires très honnêtes sur la masturbation, les fantasmes. Au départ, je pensais utiliser les textes, peut-être les modifier pour recréer quelque chose avec. Puis, je me suis rendue compte qu’il serait intéressant d’entendre les voix des femmes. Ce qui est bien avec l’animation c’est qu’elles restent anonymes puisqu’on ne les voit pas, on ne fait que les entendre.

Elles se sont toutes très bien prêtées au jeu. Au total, j’ai parlé avec huit femmes puis j’en ai gardé quatre. Ce moment-là était une des parties préférées de mon projet. Je les ai invitées chez moi, à s’asseoir sur mon sofa pour les faire parler. C’était comme des confidences et à la fin, après une entrevue de près d’1h30, elles avaient presque l’impression de sortir d’une thérapie.

Par la suite, j’ai réalisé un montage pour recréer une histoire de 3/4 minutes. Tout au long de la production, j’ai fait attention de les mettre au courant du montage car il est possible de recréer une histoire totalement différente. J’ai voulu que le son et les images leur correspondent puisque c’est moi qui ai inventé leur propre imaginaire. Des fois, il fallait changer de légers détails comme dans Poisson turquoise où elle dit qu’elle se frotte sur des objets. J’avais dessiné à ma manière la façon dont elle se frottait sur les toilettes et elle m’a dit “non, non, moi je me frottais dans l’autre sens”. (rire) Personne ne le sait mais je trouve ça important. 

C’est le 3e épisode de la série, “Doux Jésus”, qui est en Sélection du Festival d’animation d’Annecy cette année. Vous y abordez avec humour le thème de la masturbation à travers le témoignage d’une jeune fille catholique. Les interdits moraux de la religion y côtoient les désirs, les fantasmes et les plaisirs féminins. 

Pourriez-vous nous présenter rapidement ce court métrage ? Comment a-t-il été sélectionné ? 

Ce témoignage a été l’un des premiers que j’ai découvert et je me suis dit qu’il ferait un bon film car je savais que j’aurais du plaisir à le faire avec cette imagerie de Jésus sexy. Ce texte provient d’un témoignage de Sarah Gagnon-Piché, qui n’est donc pas anonyme. Elle était très ouverte à en parler car elle faisait déjà la promotion de ses livres en parlant de l’histoire de Jésus. Même s’il aborde le thème de la religion et que tout le monde n’est pas catholique dans notre génération, j’ai l’impression que ça rejoint beaucoup de gens sur le sujet de la honte et de la culpabilité. Même si on n’est pas né dans une famille religieuse, on peut ressentir ce sentiment-là. 

On a soumis les cinq films dans la compétition et c’est Annecy qui a choisi Doux Jésus. Je trouvais ça intéressant qu’ils choisissent celui-ci et j’aimerais en connaître les raisons. 

Pour parler plus spécifiquement de l’animation, vous la réalisez avec Keyu Chen. Comment se passe cette collaboration ? 

J’ai fait les dessins finaux ainsi que les pauses clés. Keyu s’est occupé du reste de l’animation. Au début, je lui ai laissé des libertés mais comme c’était beaucoup de travail de faire cinq films, j’ai fini par être beaucoup plus définie dans mes designs. J’ai adoré travailler avec elle car elle a une façon d’animer très délicate et sensuelle que je n’ai pas vraiment. J’ai trouvé que ça apportait quelque chose.

Comme elle est très ouverte d’esprit, ça ne l’a pas dérangée d’aborder ce sujet même si elle ne l’aurait pas fait dans ses propres films puisqu’elle est réalisatrice. C’était une belle collaboration. Il aurait été agréable d’avoir une plus grosse équipe car on a mis deux ans de production et deux ans de préproduction. Mais comme c’était ma première expérience de direction, diriger une seule personne était finalement suffisant pour moi. J’ai aussi engagé ma mère qui a fait les décors. Ils étaient faits sur papier à l’aquarelle et la maison sur digital.

J’aimerais vous poser une dernière question beaucoup plus personnelle, si cela ne vous dérange pas. Est-ce que de votre côté, vous avez eu du mal à appréhender votre propre sexualité ? Réaliser ces films était-il aussi un moyen pour vous de vous découvrir ? 

J’ai toujours trouvé que j’étais moins timide que d’autres pour en parler et très curieuse. J’ai commencé à avoir une vie sexuelle assez jeune, vers 15 ans, et j’ai toujours voulu parler de sexe avec mes amis. Cette curiosité est venue avec ma vie sexuelle et je me suis rendue compte que ce n’était pas la même chose que dans les films – pas nécessairement les films pornos mais aussi le cinéma. Pendant un certain temps, je pensais que je n’étais pas normale car je n’avais pas d’orgasmes vaginaux. J’aurais aimé à ce moment-là avoir quelqu’un qui me dit : “non, non, la plupart des personnes avec des vagins n’ont pas d’organismes vaginaux, c’est plutôt le clitoris”. J’ai commencé à me masturber vers 15 ans mais comme ma famille était ouverte sur le sujet, ça n’a jamais été si gênant pour moi. Mais j’étais attristée de voir que des amies se sentaient mal de se masturber, qu’elles étaient en couple avec des hommes qui ne faisaient pas plaisir aux femmes. C’est donc par envie d’aider et de faire connaître aux plus jeunes voire à n’importe quel âge.

Avez-vous un nouveau projet en tête ? 

Non car j’ai besoin d’une pause. C’était assez intense de faire cinq films, surtout pour un premier projet professionnel. Je suis épuisée et j’ai besoin de prendre des vacances. Je vais faire un voyage en Europe pour moi et peut-être pour trouver de l’inspiration pour un prochain film, qui sera sûrement autour de la sexualité même si je veux me laisser la possibilité de me tourner vers un autre sujet.

 

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Lucine Bastard-Rosset

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