Fictions

Alaa el Aswany,  » J’ai couru vers le Nil » ou l’autopsie d’une révolution.

Alaa el Aswany,  » J’ai couru vers le Nil » ou l’autopsie d’une révolution.

13 septembre 2018 | PAR Jean-Marie Chamouard

A travers leurs destins souvent tragiques, les personnages de ce roman font plonger le lecteur dans la société égyptienne contemporaine et dans la révolution du 25 Janvier 2011.

[rating=4]

Le roman débute par le portrait des principaux personnages : le général Ahmed Alouani, chef de la sécurité d’état et sa fille Dania, amoureuse de Khaled, étudiant en médecine comme elle. Khaled mais aussi Asma, professeur d’Anglais et Mazen, ingénieur sont tous les trois des militants démocratiques. Achraf est un riche copte, acteur par intermittence, qui aime sa servante Akram. Nouhrane est une intrigante, présentatrice vedette à la télévision qui instrumentalise l’Islam et qui est mariée à Issam, l’ancien militant devenu directeur d’une cimenterie. L’irruption de la révolution égyptienne va bouleverser la vie de tous les protagonistes. Asma et Mazen commencent leur relation amoureuse lors de la grande manifestation du 25 janvier. Dania est entraînée dans la révolution ainsi qu’Achraf impressionné par le courage de cette nouvelle génération qui a vaincu la peur et a contredit la longue tradition de soumission du peuple égyptien.

Le plan répressif, illégal, cynique et violent est présenté de manière explicite par le général Alouani. A l’élan révolutionnaire s’oppose une répression violente symbolisée par l’assassinat de Khaled et par l’humiliation des filles à qui la police impose des certificats de virginité. Porter plainte et témoigner de ces crimes nécessitent également un grand courage. La répression des manifestations s’amplifie après le départ du Président Moubarak. Les autorités militaires attisent les tensions entre musulmans et coptes. Courir vers le Nil est devenue la seule issue pour les manifestants pourchassés par des tanks. Nouhrane mène à la télévision la campagne de désinformation qui aboutit à la perte du soutien d’une partie du peuple à la révolution. La fin de livre est marquée par l’agonie de la révolution et le désarroi des militants démocratiques.

Ce livre est un brûlot politique. Les personnages proches du régime sont décrits avec un humour cinglant. C’est un diagnostic clinique sur l’état de la société égyptienne soumise à la surveillance permanente, la répression et les violences policières mais aussi à la pauvreté, la corruption et les inégalités criantes. A ces maux se rajoutent la misère sexuelle lors des mariages arrangés et l’hypocrisie de certains religieux. Les militants démocratiques sont décrits par contre de manière très positive : leur sincérité, leur courage et leurs analyses sur le pays sont remarquables. Ce livre est un livre militant qui décrit de manière précise mais aussi lyrique le déroulement de la révolution. C’est une lutte pour la liberté et contre la répression mais c’est aussi une révolution sociale illustrée par la grève à la cimenterie et par le face à face entre Mazen et Issam.

Passée la chute de Moubarak, la haine de la révolution et de la démocratie reste intacte dans la police, l’armée et chez les partisans du régime. L’auteur montre comment les forces de sécurité et le conseil suprême des forces armées, au pouvoir, vont tenter de confisquer les acquis de la révolution au prix d’une alliance secrète avec les frères musulmans. Leur but ultime est de conserver leurs privilèges et d’éviter la démocratisation du pays. La lassitude et la crainte du désordre d’une partie de la population, les appréhensions de la communauté copte, la désinformation permanente et la brutale répression expliquent l’échec de la révolution et l’évolution politique ultérieure de l’Egypte. Les égyptiens vont continuer à vivre « dans une république comme si » s’accommodant tant bien que mal de la répression et de la corruption.

Ce livre est enthousiasmant. Outre ses qualités romanesques, l’auteur nous présente un point de vue engagé mais au combien éclairant sur la révolution égyptienne du 25 Janvier 2011 puis sur son échec.

Alaa El Aswany, J’ai couru vers le Nil, Editions Actes Sud, 429 pages, 23 Euros sortie en Septembre 2018.

visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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