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Claude Cahun bouscule les genres au Jeu de Paume

Claude Cahun bouscule les genres au Jeu de Paume

24 mai 2011 | PAR Bérénice Clerc

Le jeu de Paume offre à Paris la première grande rétrospective fascinante de l’oeuvre subversive et méconnue de Claude Cahun.

Claude Cahun naît en 1854 à Nantes sous le nom de Lucy Schwob, elle grandit avec son père Maurice Schwob, propriétaire, directeur et rédacteur du journal républicain de Nantes Le Phare de la Loire et sa mère très fragile psychologiquement. Elève au lycée de Jeune filles de Nantes elle est victime de persécutions antisémites dont elle n’ose parler à sa famille. En 1907, elle est même ligotée à un arbre et subit des lapidations interrompues par un surveillant. Son père décide de l’envoyer dans une institution anglaise du Kent pour une année. Elle revient à Nantes et rencontre en 1909 Suzanne Malherbe dont elle tombe éperdument amoureuse et partage la vie jusqu’à sa mort.

Lucy Schwob choisit le pseudonyme de Claude Cahun en 1917 afin de se départir du genre et de se placer hors du clivage féminin/masculin à une époque où cela est impensable.« Brouiller les cartes. Masculin ? Féminin ? mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours. S’il existait dans notre langue, on n’observerait pas ce flottement de ma pensée. Je serais pour de bon l’abeille ouvrière ».

Claude Cahun,  lutte contre toutes conventions,  toutes soumissions, se métamorphose en permanence, change d’identité aussi bien dans ses autoportraits photographiques que dans sa vie quotidienne. Son excentricité est liée à la volonté de « s’indéfinir ». Poésie,  théâtre, photographie, critique littéraire, traduction, essai, son oeuvre est riche d’une liberté inextinguible. Dès le début de l’exposition, la force de l’oeuvre de Claude Cahun saisit, ses autoportraits sont d’une modernité incroyable surtout aux vues des dates. Le spectateur traverse une autobiographie par l’image, d’une subversion et d’un surréalisme puissant. l’androgynie est aujourd’hui une quasi mode, l’homophobie et la Transphobie, nous l’espérons, sont amenées à disparaitre, mais au début du XXe siècle quelle femme avait l’audace d’aimer une autre femme et de se raser le crâne ?

Claude Cahun se sert de sa propre image pour démonter les clichés liés à l’identité et se réinventer. Elle préfigure la performance, la mise en scène  et la prise de pouvoir sur son corps,  trouble le genre, n’en finit pas de faire l’inventaire de tous les masques : le visage maquillé, masqué, ou bien le crâne et les sourcils rasés, de face, de dos, de profil, travestie en homme, en femme, la bouche en cœur, le profil accentué, le crâne allongé, en déesse hindoue, sous cloche, dans une armoire, un inventaire des images projetées sur les femmes. S’affranchir des diktats imposées, invivables, à commencer par le clivage féminin/masculin.

Intimiste, poétique et très autobiographique son oeuvre activiste est une révolution féministe à elle seule. Son travail est également celle d’un couple, sa femme, son double, son amour, Suzanne Malherbe, choisit de prendre le nom de Marcel Moore, ses peintures, collages et gravures sont souvent mêlés aux œuvres de Claude Cahun et les deux femmes vont être à la fois modèles et sources d’inspiration l’une pour l’autre. Longtemps méconnue, l’œuvre photographique de Claude Cahun s’est imposée ces dernières années comme l’une des plus originales et des plus fortes de la première moitié du XXe siècle. Elle marque rétrospectivement un jalon capital dans l’histoire du surréalisme tout en faisant écho à l’esthétique contemporaine. L’exposition du Jeu de Paume,réunie un large ensemble d’oeuvres majeures, dont quelques pièces peu connues ou jamais exposées, et met en valeur la diversité et l’unité de la démarche photographique de Claude Cahun.

Quarante ans d’autoportraits, « suivent le fil des motifs allégoriques qui ne cessent de courir entre la vie et l’oeuvre ». L’androgynie se décline sous les masques de diverses « héroïnes » mythologiques ou contemporaines, du père, de l’enfance, de l’aveugle ou encore de la tête polie en galet. On souligne l’abondance des verres réfléchissants, des globes de verre . L’extraordinaire modernité d’une démarche qui fait « sortir l’autoportrait des problématiques de la représentation, de l’intériorité et de l’extériorité », suggère des rapprochements avec des artistes contemporains comme Orlan, Nan Goldin, Cindy Sherman, Christian Boltanski. La technique du photomontage, utilisée également dans les portraits et les autoportraits, s’illustre dans deux œuvres particulières, les planches d’Aveux non avenus, assemblages particulièrement complexes de fragments, analogon visuel et mise en abyme spectaculaire.  Les vingt deux illustrations du recueil de poèmes de Lise Deharme, Cœur de Pic. Tableaux poétiques de 1936 dont la féerie enfantine est plus étrangement inquiétante encore que celle du texte. Mises en scène d’objets, aux résonances parfois troublantes ou sombrement dramatiques, à l’image de ces temps violents d’avant guerre. Nous croisons également les superbes portraits de ses amis surréalistes, Breton, Desnos…ils témoignent de son approche personnelle poussée à son paroxysme via les procédés de dédoublement pour pousser l’ambivalence du sujet, bousculer l’imaginaire et faire naître la légende.

Une érudition remarquable, un exotisme unique, une élégance et une qualité d’analyse et d’écriture philosophique, poétique et artistique font de Claude Cahun une artiste majeure dont tous le monde devrait découvrir l’oeuvre. Claude Cahun et sa femme Suzanne Malherbe  font de la libération des mœurs et du progrès social des sujets de militantisme. Dès 1940, les deux femmes, très anti-nazis, entrent dans la Résistance active sur l’ile de Jersey où elle vivaient depuis 1937. Elles seront arrêtées par la Gestapo en 1944 et condamnées à mort par la cour martiale allemande. Une grande partie de leurs archives et de leur œuvre sera détruite par les nazis et leur maison dévastée. La condamnation à mort va être suspendue et les deux femmes seront libérées avec l’Ile le 8 mai 1945. Très affectée par cette période d’occupation et de résistance, elle ne retournera jamais vivre à Paris. Fragilisée par sa détention, l’état de santé de Claude Cahun se dégrade rapidement, elle décèdera en 1954 et sera enterrée à Jersey. Sa compagne la rejoindra dans sa tombe en 1972.

Photographe, écrivain, activiste, femme, lesbienne, juive et résistante, autant de raisons d’être suspecte et finalement gommée de l’Histoire. Oubliée pendant la guerre, son œuvre réapparaît dans les années 90 en France pour devenir une vraie référence.

Le Jeu de Paume réussi une exposition forte, tissée des fils de la vie de Claude Cahun. Les adolescents et les adultes doivent absolument vivre cette expérience et découvrir l’art de la subversion et de la révolution sans violence amorcée au début du XXe siècle et hélas encore mal accepté de nos jours…

 

« Je sens comme si je les voyais, mes cuisses maigrir d’une sueur de fièvre, douche parfois brulante, parfois glacée, toujours inattendue. Mes genoux vidés, les os dissous, vêtu d’un parchemin lucide, se gonflent, flottantes vessies de porc. Mon cœur alenti sonne un glas funèbre, puis bat bruyamment comme un tocsin. Il devient mobile, se promène dans mon ventre, y éclate en coliques profondes. À chaque secousse, une conscience tombe, pulvérisée. Peu à peu, je m’allège. Bref répit ! Mon cœur se gonfle outrageusement et s’emplit d’hydrogène. Gros ballon rouge et bleu, il monte au bout d’un fil. À l’autre bout, c’est une guêpe enfermée, qui frappe à coups venimeux aux parois de ma poitrine. Si je l’aidais à sortir ? Et mes ongles sans hésiter pratiqueraient un jour qui guide l’échappée de ce cœur s’il ne faisait dehors désespérément noir.Ô nocturne sans issue qui se joue dans les cercles de la nuit musicale, infernal serpent qui s’est décapité en avalant sa queue, bracelet aux sept chaînes hermétiques… ».

 

 

 

Ce weekend, c’est le Super Market !
Les sorties cinéma du mercredi 25 mai 2011
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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