Arts

Canaletto et Guardi au musée Jacquemart-André : deux sublimes visions de la Sérénissime

Canaletto et Guardi au musée Jacquemart-André : deux sublimes visions de la Sérénissime

13 septembre 2012 | PAR Géraldine Bretault

Difficile d’échapper aux vedute de Canaletto en cette rentrée : ouvrant le bal, avant le musée Maillol dans quelques jours, le musée Jacquemart-André nous invite à comparer son talent à celui d’un autre grand védutiste, Francesco Guardi.

Mais d’abord, qu’entend-on précisément par veduta ? La veduta, en italien, c’est la vue, « ce que l’on voit ». Il s’agit là de magnifier l’architecture grâce à une connaissance approfondie des traités de perspective et à l’usage de la chambre noire. Un bon védutiste doit savoir manier le pinceau avec la plus grande précision topographique tout en affirmant sa sensibilité. Si le mouvement s’est illustré dans les principales étapes du Grand Tour en Italie qu’étaient Rome et Naples, il n’est guère surprenant que la Sérénissime ait suscité le plus de vocations dans ce domaine, ne serait-ce qu’en raison de la lumière si particulière qui y règne.

A partir des tableaux collectionnés au XIXe siècle par le couple Jacquemart-André, la commissaire de l’exposition Bozena Anna Kowalczyk, spécialiste du XVIIIe siècle italien, a souhaité retracer les origines de ce mouvement pour mieux mettre en exergue les relations si complexes qui unissaient Canaletto et Guardi.

De fait, une vue répandue oppose la minutie scientifique du premier, imprégné des idées des Lumières, à la touche sensible du second, impressionniste avant l’heure. Or à y regarder de plus près, comme nous sommes invités à le faire au gré d’un parcours judicieusement articulé, les choses ne sont pas si simples… Ainsi, un tableau du jeune Canaletto, alors soucieux des variations atmosphériques et des textures des édifices, a longtemps été attribué à Guardi, lequel reprit le même motif en fin de carrière dans un style comparable.

Canaletto a-t-il été victime de son succès ? Toujours est-il que les Anglais, très friands de son travail, introduit en Angleterre par l’intermédiaire du consul britannique à Venise, Joseph Smith, conduisirent le peintre à orienter sa production en vue de satisfaire cette clientèle nostalgique. L’aristocratie britannique était en effet particulièrement sensible au savoir-faire technique du peintre, qui dut par ailleurs réduire ses formats afin de pouvoir écouler des séries de vues destinées à garnir leurs demeures.

Peu connu dans le reste de l’Europe, Guardi eut quant à lui tout le loisir d’approfondir ses propres recherches sensibles et atmosphériques. Son évolution après la mort de Canaletto est particulièrement notable à cet égard : désormais libéré de cette tutelle écrasante, le peintre semble alors s’émanciper avec plaisir des lois de la perspective si contraignantes pour explorer de nouveaux points de vue sur la lagune.

 

Une exposition très pédagogique, donc, qui a le mérite d’embrasser le védutisme dans son ensemble, depuis les prédécesseurs Van Wittel et Carlevarisj, qui ont introduit ces paysages urbains à Venise, aux ramifications inattendues de ce mouvement comme la vogue des Caprices. Moins connus du public français, ces derniers possèdent un charme pittoresque inégalé, sortes de délassements oniriques pour des peintres très sollicités.

Un parcours magnifié par la superbe scénographie d’Hubert le Gall, qui sait nous plonger dès la première salle dans l’ambiance si particulière de la Sérénissime, au moyen de tentures de velours moiré dans les tons de la lagune, du gris perle au vert d’eau. Sans oublier la qualité de l’éclairage, qui permet d’exposer dans la même salle le dessin ou la gravure préparatoires au tableau accroché sur la cimaise opposée, grâce à des variations subtiles de l’intensité lumineuse.

La petite salle consacrée aux lavis de Canaletto sur la lagune, juste avant d’aborder les fastes de la Venise décadente du XVIIIe siècle, est un petit bijou de poésie.

 

Visuels :

Le campo Santi Giovanni e Paolo, Canaletto © HM Queen Elizabeth II 2012 (en une)
La Régate sur le Grand Canal, Canaletto, vers 1732 © The bowes Museum, Barnard Castle, County Durham, England
Le Canal de la Giudecca et le Zattere, Guardi, vers 1758 © Collecion Carmen Thyssen-Bornemisza, Madrid
Caprice avec des ruines, Canaletto, vers 1742 © HM Queen Elizabeth II 2012

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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