Théâtre
Rimb, le brasier ardent de Zakary Bairi à la Ménagerie de Verre

Rimb, le brasier ardent de Zakary Bairi à la Ménagerie de Verre

27 octobre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le festival Inaccoutumés bat son plein et joue le jeu des grands écarts : après le graphique et chorégraphique ABERRATION d’Emmanuel Eggermont, place au romantisme et à la poésie de Rimbaud dans la voix du prodigieux Zakary Bairi.

On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ? Qui peut croire à cela ? Rimbaud en premier lieu, et bien d’autres après. François Stemmer qui travaille autour de l’adolescence depuis longtemps, notamment à l’occasion de sa pièce Seventeen, ne cache pas son amour pour le poète mort à 37 ans après une vie rocambolesque.

Une soirée poésie à la Ménagerie ? Eh bien oui. Et honnêtement, cela a vraiment de l’audace. C’est l’occasion de retrouver le béton nu du Off, la salle principale de ce lieu. En le regardant hier soir, on pouvait voir toutes les traces de tous les spectacles que Marie-Thérèse Allier a programmés toute sa vie. On peut même dire jusqu’après sa mort, puisque cette édition des Inaccoutumés lui revient. Et l’on comprend, à chaque fois qu’on voit ce cadre nu, comment on peut tomber passionnément amoureux, au moins autant que l’étaient Rimbaud et Verlaine, devant cette toile vierge.

Zakary Bairi n’a pas 17 ans mais presque. Il a 19 ans aujourd’hui. La première fois qu’il apparaît devant nos yeux, c’est dans une performance d’Yves-Noël Genod, Sur le carreau, en pleine interdiction d’ouverture des lieux culturels pendant le Covid. C’était le moment où les répétitions étaient autorisées. Alors, Yves-Noël avait pensé un spectacle qui soit une répétition. À ce moment-là, Zakary avait vraiment 17 ans et s’était, comme Rimbaud, « enfui » de sa vie courante pour être à Paris, au Carreau du Temple. Le lien avec Rimbaud ne s’arrête pas là. Cet acteur autodidacte est connu pour avoir envoyé à Jean-Michel Blanquer une missive qui commençait par « Je ne reviendrai pas sur la fameuse injustice, l’iniquité de traitement des secteurs liée à la crise sanitaire » et qui finissait par « Monsieur le Ministre, Soyez attentif, le brasier se rallume ».

François Stemmer s’est donc mis en tête de donner un corps et une voix, une posture aussi, à l’homme du XIXe siècle, le siècle de la modernité. La Ménagerie de Verre devient la chambre du jeune homme éternellement jeune. Il y écrit des lettres et des poèmes, exige de son amant des réponses de 25 pages.

Il ne s’agit pas de faire une lecture académique des vers de Rimbaud, mais bien de les incarner, de les délivrer le plus simplement du monde. Si le comédien s’amuse à imaginer comment Fabrice Luchini aurait pu faire une étude de texte de Voyelles pour en délivrer tous les symboles, c’est plutôt dans sa récitation des lettres et poèmes qu’il subjugue sans jamais se tromper, comme si ces mots étaient les siens.

Il faut dire que les questionnements de Rimbaud sont les nôtres. Un amour qui brûle, une ville qui ennuie, des poches vides… Rien n’a changé. On réécoute avec une joie immense Le Bateau ivre ( « Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! », tout de même !), on s’amuse du Sonnet du trou du cul, on frémit devant « Adieu », extrait d’Une saison en enfer :

« Oui l’heure nouvelle est au moins très-sévère. 

Car je puis dire que la victoire m’est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s’effacent. Mes derniers regrets détalent, – des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. – Damnés, si je me vengeais !

Il faut être absolument moderne. »

Rimb permet de réentendre Rimbaud sans le jouer, comme s’il était à côté. Et son talent n’en est que plus perturbant, encore, toujours… absolument moderne en résumé !

Rimb, 26 et 27 octobre à la Ménagerie de Verre, 12/14 rue Lechevin, 75011, Paris.

Les Inaccoutumés se poursuivent jusqu’au 5 novembre. Avec ce week-end, Un spectacle d’Igor Cardellini et Thomas Gonzalez, lundi et mardi, Une absence de silence de Yuming Hey et Mathieu Touzé, mercredi et jeudi, L’Hôte de Bénédicte Le Lamer et, en clôture, avec le Festival d’Automne, vendredi et samedi, X ! (un opéra fantastique) de Gérald Kurdian. Réservations ici.

Visuel : ©François Stemmer

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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