Politique culturelle

Un soir contre le FN

Un soir contre le FN

02 mai 2017 | PAR Bérénice Clerc

Un soir à Paris, un soir comme tous les autres, la terre a tourné, la nuit tombe sur La Chapelle, Paris 18e ivre de vie, de couleurs et de musique. Rien a changé en apparence et pourtant un nouvel air nauséabond serait possible, une nouvelle aire ou l’autre selon d’où il vient et qui il est, pourrait ne plus avoir sa place dans une société où la culture serait en disparition, la peur en place, les libertés au passé, le front national est au deuxième tour de l’élection présidentielle française. Un soir contre le FN aux Bouffes Nord, les artistes et les citoyens envahissent le théâtre.

Rien à comprendre, personne à juger, rien à accepter, tout à combattre, vivre, être ensemble avec tous et même ceux qui tentés par l’ombre ont plié le bulletin de la haine dans leur enveloppe.

Chacun à son échelle dans la société doit partager les beautés de la liberté, l’égalité et la fraternité, les artistes aussi. Les artistes savent se réunir avec tous et chacun, écrire, lire, parler, chanter, crier, peindre, sculpter le monde en sons, mots, danses, fantaisies, lumières et pensées.

André Wilms, Anaëlle Lebovits-Quenehen et Anne-Lise Heimburger sont à l’initiative d’un appel des artistes contre le FN. Le FN est au deuxième tour alors le trio a l’idée de réunir des artistes pour une soirée où musique, mots, pensées, rires même peut-être pourraient réchauffer les cœurs de tous les citoyens qui voudraient venir partager ce moment. Un appel un qui appelle l’autre, qui contacte le suivant et de fil en coups de fil la soirée se monte, les Bouffes du Nord ouvrent leurs portes, le personnel accepte de venir bénévolement insuffler de la vie dans ce lieu sublime, puis une affiche est créée. L’affiche, des noms comme un appel en quelques heures via les réseaux sociaux la salle affiche complet, les citoyens veulent envahir le théâtre un soir contre le FN.

Tout le monde se presse, s’installe sur une banquette, un siège, un balcon, la soirée peut commencer.

Les gens se parlent sans se connaitre, se sourient, une peine est quand même palpable, il faut lutter, résister, dire que le FN au pouvoir cela n’est pas possible mais l’énergie semble à bout de souffle.

Martin Quenehen présente, rassemble, il sera rejoint par Laure Adler.

Thomas de Pourquery ouvre le bal du soir, saxophone, souffle et voix il transfigure la marseillaise sous les applaudissements de la salle. Les artistes sont sur scène et dans la salle, des citoyens comme leurs voisins sonnés par ce deuxième tour et les voix grappillées par le front national.

Brisa Roché chante en anglais, Arnaud Desplechin prend la parole avec l’émotion timide d’un enfant de son âge. Une petite fille adulte prend la parole, ses jambes tremblent sous son pantalon trop court, ses baskets noires ondulent. Elle parle d’elle, se raconte comme elle sait le faire, son enfance, ses portraits de la Marine pour la presse, cette amitié possible avec des si, Christine Angot est touchante loin de ses éclats de voix emportés habituels. Claire Denys illumine la salle de douceur lumineuse, lit un texte et parle d’elle, de sa peur de la rue d’Assas après avoir vécu la violence des groupuscules d’extrême droite. Jean-Michel Ribes tente le second degré la salle s’emballe. Dominique Blanc répète une jolie boucle de texte et appelle à voter. Yves-Noël Genot dit du Proust habité par sa fantaisie. Romane Bohringer vient avec sa fille lire un beau poème de Prévert.

André Wilms à l’origine de l’évènement vient sur scène, un texte de Laurent Gaudé à la main, écrit sur mesure pour ce soir contre le FN. Le texte est savoureux, drôle, vivant, André Wilms comme à son habitude excelle par le verbe, sa présence est simple, puissante, toutes les forces sortent de son corps sans fausses émotions ni composition. Il est là debout, il dit tout, il est seul et nous tous à la fois, l’acteur parfait dans sa définition première. Les Bouffes du Nord se soulèvent et applaudissent à grands coups de bras et de braaaavooooooo.

L’exquis Jean-Luc Verna vient chanter trois chansons avec son groupe « I apologise », la salle ondule et ose quelques danses. Lolita Chammah et Anne-Lise Heimburger viennent lire un texte de Rodrigo Garcia fraîchement écrit pour cette soirée, simple et lisible comme il sait les faire. Anaëlle Lebovits Quenehen vient devant un clavier parler dans la digne lignée des psychanalystes, une magnifique prise de parole pour ne pas oublier de se souvenir, ne pas fermer les yeux, ne pas refouler, de pas renoncer, ne pas accepter, ne pas laisser passer, ne pas se laisser voler les beautés de la vie, tenter ensemble de ne pas tout perdre. Charles Berling parle de son théâtre de Toulon qui connu le FN, de la disparition possible de la culture, la fermeture des lieux et autres folies extrémistes. Melissa Laveaux canadienne haïtienne vient chanter tout créole et notes dehors, les spectateurs émus dansent avec leurs épaules. Anna Mouglalis vêtue d’élégance et de noir comme une poupée danseuse sortie de sa boîte à musique lit de sa voix grave un texte de Desnos puis s’en va. Jacques-Alain Miller s’emporte et s’égare, Laure Adler reprend la parole, la foule se soulève les spectateurs à cet instant seraient prêts à en découdre, la violence est respirable, certains comme Christine Angot sortent en criant.

Dans la salle les gens s’apostrophent, des tensions sont  palpables. Des mots plus hauts que les autres, des cris, des départs précipités, des paroles débordantes, un échantillon de la France en tension même ici où certains auraient parlés d’entre soi, de prêche pour des déjà convertis à la culture. Même ici le négatif, la violence, le désespoir, le manque d’énergie ont gagné un peu de terrain. C’est presque triste, c’est presque affligeant tant de violence verbale à cet endroit mais c’est la vie, il faut rester sur le positif d’une soirée comme celle-ci où tout est possible, où les artistes en tous genres et de tous âges peuvent se retrouver avec leurs concitoyens, leurs compatriotes et réinventer le monde à chaque instant pour mieux l’habiter et le partager.

Un flottement puis Juliette Armanet vient chanter l’amour, suivie par Marion Rampal et ses musiciens pour une chanson de Joséphine Baker sur le manque d’Amour et un temps des cerises qui hélas malgré sa force peine à nous faire croire aux lendemains qui chantent. Jane Birkin vient dire un texte triste et réaliste sur nos manques de résistance ou nos yeux qui se ferment parfois quand nous pensons le rejet, la violence seulement pour les autres. Franck Krawczyk vient jouer du piano et de l’accordéon d’enfant pour nous raconter et illustrer les apports musicaux du monde entier même pour les hymnes dits nationaux. La salle se vide petit à petit, il est tard les gens sur le parvis discutent encore un peu, se rassurent.

André Wilms, Anne-Lise Heimburger et Annaëlle Lebovits-Quenehen ont accompli un travail de résistance, ils ont donné toute leur énergie démultipliée par les autres pour rendre possible un soir contre le FN. Espérons que cette énergie se transmette partout et que nous partîmes un soir contre le FN et par un prompt renfort nous nous retrouvâmes, 5 ans, 10 ans, une vie, une éternité contre le FN et les briseurs de rêves, brouilleurs de ciel, casseurs de liberté, démolisseurs d’amour.

Visuels : ©Bérénice Clerc

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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