Politique culturelle
Spectacles vivants : le monde d’après

Spectacles vivants : le monde d’après

23 novembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Cela fait neuf mois (quel symbole !) que le monde du spectacle vivant se contorsionne pour réagir en un coup de cuillère à pot à tous les desiderata du gouvernement. Et s’il était temps d’accoucher d’autre chose ?

Le ras-le-bol des bons élèves

Il y a eu le mot de trop, celui qui a tout fait basculer : « essentiel ». Si les écoles, les hôpitaux et tous les services publics étaient restés seuls ouverts, bien sûr, nous aurions compris. Mais que les assurances, les vendeurs de téléphones et les marchands de machines à laver (notez que dans ces trois exemples, le présentiel est pour l’acteur ultra optionnel, qui d’entre vous a demandé une attestation d’assurance au guichet ces dix dernières années ?) aient le droit d’ouvrir, cela nous a montré que la culture, infantilisée, non écoutée, devait se replier sur elle-même, non pas pour faire rentrer des ronds dans des carrés, mais pour exister. Faisons un peu d’histoire du temps présent pour comprendre. La semaine d’Art d’Avignon et ses quelques spectacles survivants du festival 2020 annulé a dû en quelques heures avancer toute sa programmation de trois heures, en raison du couvre-feu. Et cela a été le cas pour toutes les structures, partout. Toutes les institutions culturelles ont montré, qu’en quelques minutes, elles pouvaient prendre acte de ces changements majeurs, en aviser les conséquences et en informer le public .

On se souvient. Juste avant ce couvre-feu, le Festival d’Automne battait son plein et lors de la représentation Aatt enen tionon de Boris Charmatz, non seulement la jauge était réduite de 30%, mais il était aussi demandé aux spectateurs de garder leurs masques et de désinfecter leurs mains et leurs pieds. Cela a été fait. La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, avait déclaré lors des Etats Généraux des Festivals le mois dernier : «Aucun lieu de spectacle qui a rouvert n’est devenu un lieu de contamination» . Et pourtant, le secteur reste fortement touché, et certains lieux, comme l’Éléphant de Paname, commencent à annoncer qu’ils ne pourront pas se relever.

Faire autrement

Alors plutôt que d’attendre à quelle sauce nous serons mangés demain – certes visiblement aigre-douce, avec une réouverture mais avec des jauges encore plus strictes si l’on en croit les bruits de couloirs – certains commencent à penser autrement. A notre époque du « tout digital », l’idée d’insérer les réseaux sociaux et les outils de visioconférence ne date pas des confinements. Prenons quelques exemples. En ouverture du Kunsten à Bruxelles en 2019, et repris au Festival d’Automne à Paris en  2020, Silke Huysmans et Hannes Dereere proposaient A pleasant Island, un étrange pas de deux silencieux qui via le virtuel nous plongeait dans l’effroyable réalité de Neru, une île abandonnée. La performance reposait sur deux smartphones. Silke et Hannes tenaient chacun le leur dont le contenu était projeté sur deux panneaux, tous deux gardant les yeux et les doigts vissés sur leurs écrans tactiles. Et pourtant, loin d’être froide, la pièce nous faisait entrer pleinement dans cette histoire folle. Quelques jours, plus tôt Marion Siefert dirigeait Helena de Laurens campant une jeune fille qui se planque sous son profil de_jeanne_dark, 16 ans. Un portrait violent et absolument juste de l’adolescence qui se déroule sur scène et sur Instagram. La nouveauté est que la version Instagram de la pièce, en direct, est autonome. 

Et la semaine dernière, un pas a été franchi avec le Splendid’s de Genet mis en scène par Arthur Nauzyciel. Pourquoi un pas ? Car jusque là, et les exemples cités le prouvent, seul le monde de la performance, enclin à l’expérimentation, s’était emparé du numérique comme nouvelle scène. Mais Arthur Nauzyciel n’a pas la même stature. Il dirige le Théâtre National de Bretagne, et il est reconnu comme un immense metteur en scène de théâtre (sa Mouette a fait date dans la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon). Jusqu’ici, des institutions avaient proposé soit des captations soit des livestreams, c’est le cas de l’Opera de Paris et du Théâtre de la  Ville. Mais là, il s’agit d’une révolution, aussi forte que celle de l’arrivée de la vidéo sur les scènes dans les années 90, notamment via Warlikowski. Ici, la scénographie  fait jouer les comédiens un par un, puis tous ensemble. Chacun a la main sur le son et la lumière. On sait que Nauzyciel porte une attention fine à ces deux points et ils sont bien présents ici. Pendant deux mois, une fois par semaine, ils ont répété et trouvé les angles, les postures qui permettent au jeu de se faire. Bref, c’est du théâtre, du vrai théâtre, palpable et charnel, mais réalisé à 100 % sur Zoom. 

De ce constat en naît un autre. Il faut admettre que les outils numériques doivent être intégrés aux créations et que ce sont des œuvres en soi, pas des objets annexes de divertissement. Et la roue tourne. Le Théâtre Paris-Villette propose de découvrir une sélection de leurs spectacles sur leur nouvelle plateforme #TPVCHEZVOUS. Ces spectacles sont en accès payant, une manière de SOUTENIR les artistes et de leur offrir une juste rémunération. A notre petite mesure c’est également le choix que nous avons fait ici chez Toute La Culture en créant, lors du premier confinement, notre scène numérique qui diffuse des spectacles contre un chapeau numérique revenant aux artistes.

Deux révolutions sont donc en marche. Celle de l’acceptation que le vivant et le virtuel peuvent se mêler et  celle, en second point, que la culture ne doit pas être gratuite par défaut.

Visuel © ABN

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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