Théâtre
Splendid’s, Nauzyciel décloisonne Genet sur Zoom

Splendid’s, Nauzyciel décloisonne Genet sur Zoom

20 novembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Festival TNB devait jouer en ce moment. Il a été annulé à la suite du confinement. Le directeur du théâtre, le comédien et metteur en scène que nous aimons tant, Arthur Nauzyciel a du annuler une vingtaine de propositions et se replier sur un « Festival fantôme ». Pendant trois soirs, il a invité le public à rejoindre sa troupe franco-américaine sur Zoom pour un vrai spectacle, en direct. Idée .. splendide !

De l’enfermement au théâtre.

Splendid’s dans sa version plateau a été créé en janvier 2015 et donné, hasard du calendrier, quelques jours après les attentats, la résonance était immense. En 2020, elle est autre puisque Jared Craig (Pierrot), Xavier Gallais (Le Policier), Ismail Ibn Conner (La Rafale), Rudy Mungaray (Johnny), Daniel Pettrow (Bob), Timothy Sekk (Riton), Neil Patrick Stewart (Bravo) et James Waterston (Scott) sont coincés chez eux.  Il y avait, dit Nauziciel, une urgence à « créer ensemble ». Et c’est en se parlant, « juste » pour prendre des nouvelles en visio, que l’idée de transformer l’espace numérique en plateau de théâtre est née.

Alors, revenons au théâtre puisqu’il en question. Splendid’s est une pièce de Jean Genet, publiée après sa mort. Elle a été montée le 24 février 1995 aux Amandiers par Stanislas Nordey. L’histoire est un huis-clos. 7 mercenaires et un flic passé de l’autre côté sont enfermés au dernier étage du Splendid’s, un hôtel.  Un vol a mal tourné et le cadavre d’une fille gît dans une chambre à côté.

Nauzyciel fait dialoguer deux œuvres de Genet : Un chant d’amour et Splendid’s. Un chant d’amour est un film, clairement pornographique, datant de 1949. Muet, bref, il se déroule en prison et nous montre un maton voyeur. Tous les prisonniers sont des mecs à la beauté animale et disons qu’ils sont très excités. Deux d’entre eux se cherchent et se trouvent dans l’allégorie d’une cigarette partagée grâce à un petit trou dans un mur entre les deux cellules.

Évidemment, l’homosexualité et le sexe ne sont pas les bienvenus en 1949. Il est aujourd’hui dans les collections de plusieurs musées, dont le Centre Pompidou. Le texte de Splendid’s est écrit en prison et sera également caché. 

Huis clos ultime.

La pièce est chronologique et se déroule en deux actes. Ce sont les deux dernières heures de liberté et, peut-être, de vie de ces gangsters bien plus ambigus qu’il n’y parait.

La scénographie les fait jouer un par un, puis tous ensemble.  Chacun a la main sur le son et la lumière. On sait que Nauzyciel apporte une attention fine à ces deux points et ils sont bien présents ici.  Pendant deux mois, une fois par semaine, ils ont répété et trouvé les angles, les postures qui permettent au jeu de se faire. 

Sur l’écran on voit uniquement celui qui parle  et dans l’Acte II, huit carrés apparaissent, leur permettant de se voir les uns et les autres et de jouer comme s’ils étaient sur scène. L’écran devient ainsi un corps unique avec huit bouches qui déroulent ce texte comme un poème, où les dialogues n’en sont pas vraiment. Ce sont des testaments successifs.

Nous avançons, avec eux, vers l’inéluctable, traversons avec eux les pires idées, voyons comment ils lâchent prise ou au contraire se paient un chant du cygne. Bob affirme « je suis lâche », et il en fier. Il n’est pas celui qui tire. Mais d’ailleurs qui tire, qui est le chef du gang ? Alors qu’ils sont au pied du mur, ils vont chercher à comprendre qui dirige et qui est sans émotion. L’un après l’autre, ils avancent. « Nous avons déjà cessé de vivre », « La cruauté nous sauve ». 

Repliés, sans eau ni vivre, la tension  monte. Dans la version vivante du spectacle, Damien Jallet avait orchestré les corps.  Les comédiens réduits à leur visage et leurs torses nus ont gardé cette importance du mouvement. Et quand Johnny veut devenir la fille, la morte, son corps enfermé mouvant devient palpable. 

Le monde d’après ?

La force du spectacle est de ne pas être une captation ni un livestream mais d’être pensé pour cette crise infinie. Personne ne sait quand les théâtres vont rouvrir, et il est passionnant de voir les artistes retourner la contrainte. Marion Siefer l’a fait sur Instagram, Simon Senn sur zoom et désormais Arthur Nauzyciel.  Aucun doute, nous sommes au théâtre, et il est vivant. Les comédiens sont à couper le souffle dans cet exercice si complexe où ils se retrouvent à être réalisateurs et acteurs. Il est peut être temps pour le public d’accepter cette nouvelle ère et pour les lieux, d’ouvrir leurs billetteries, car jusqu’ici, dans leurs grandes majorités, les directs sont accessibles gratuitement. Pourquoi ?

Le festival fantôme du TNB joue jusqu’au 21 novembre, le programme est ici.

Visuels : © ABN

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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