Politique culturelle

Marie-Claire Martel « La culture est un investissement, c’est un levier de déploiement de la société »

Marie-Claire Martel « La culture est un investissement, c’est un levier de déploiement de la société »

02 décembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Présidente de la COFAC (Coordination des Fédérations et Associations de Culture), Membre du CESE au titre de la cohésion sociale et territoriale et vie associative et Rapporteure de l’Avis « Vers La Démocratie Culturelle » (2017), Marie-Claire Martel éclaire pour Toute La Culture les dernières grandes lignes de la politique culturelle française : Budget 2020, Etats généraux de la culture et 9 mois du Pass Culture.

Hier, trois ministres: Franck Riester (Culture), Bruno Le Maire (Economie) et Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères) ont lancé les Etats Généraux des Industries Créatives et Culturelles, pilotés par Catherine Pégard et Bruno Patino. Alors qu’un rapport France Créative-EY montre que les exportations des ICC ont cru deux fois plus vite que l’ensemble des exportations françaises entre 2013 et 2016 16 %, Un fonds de 225 millions opéré par Bpi France doit apporter des fonds propres « aux meilleurs projets » de ces secteurs, via des prises de participations minoritaires allant de 300.000 à 10 millions d’euros. Est-ce une grosse somme ? Cela peut-il changer beaucoup de choses pour les acteurs de la culture ?

Dans l’absolu ce n’est pas une somme énorme, notamment quand on considère les trois ministères des affaires étrangères, de l’économie et de la culture, mais si l’on pense simplement secteur culture, c’est important, surtout quand on compare cette somme aux 25 millions qui constituent le Fond de développement de la vie associative et qui vient compenser l’ancienne réserve parlementaire pour l’ensemble des associations de France. Évidemment, pour savoir quel impact cette somme peut avoir, ce qu’il faut regarder c’est combien cela rapportera et à qui cela va. Cela peut déployer des nouvelles activités qui rayonneront à la fois en France et à l’étranger et donner des moyens nouveau à la création artistique. Mais il s’agira de faire plus que donner des avances de fonds à des gens qui auraient monté leurs projets de la même manière sans ces aides. Mettre enfin l’accent sur la création artistique et la diffusion est un enjeu d’avenir. Cet avenir il appartient à ceux qui sauront imaginer, créer le monde de demain, le pays qui saura faire cela détiendra des clés que les codeurs n’auront jamais.

Dans votre rapport Vers la Démocratie Culturelle, une des 32 recommandations est de « dans le cadre de la réflexion relative à l’imposition des GAFA » « d’alimenter un fonds de financement de la création ». Le fonds des Etats Généraux de la culture peut-il en partie faire écho à cette recommandation ?
Tout à fait, n’être pas que dans la protection de la culture française mais organiser une « bataille » comme le disait Emmanuel Macron en mai dernier, face aux « grands champions américains » et au « modèle chinois surfinancé, statocentré, qui peut faire des ravages » est extrêmement intéressante. Après il faut qu’à la fois les entreprises qui profiteront de cette aide mais aussi les GAFA respectent les droits d’auteur. C’est une vision polémologique de la culture, avec cette idée forte que la place de la France passe aussi par la culture et par sa langue. L’accent récemment remis sur la francophonie va dans ce sens et c’est une très bonne chose. Le développement du français à l’étranger en. est un aspect majeur. Et ce retour du financement culturel dans cet esprit là aura des impacts dans les domaines économiques, bien sûr, et notamment du tourisme, mais aussi en terme d’influence tout court.

A l’intérieur du pays, on a aussi l’impression que ce rayonnement à l’ancienne, porté par des figures emblématiques connait un regain. Pour la langue la Cité de la Langue Française est prévue pour 2022 à Villers-Cotterêts et sur le modèle du CNC, le Centre National de la Musique arrive en 2020.

Cela renoue en effet avec le fait que la culture est considérée dps trop longtemps comme un coût, mais comme l’éducation c’est d’abord un investissement. Le CNC permet d’avoir une création cinématographique à la française : par rapport aux États-Unis bien sûr que nous avons nos blockbusters, qui sont très grand public, mais nous avons aussi une constellation de création vivante et intéressante qui est saluée partout. En ce sens, le CNM est un pari et une ouverture. Mais nous déplorons que les pratiques amateurs soient complètement exclue des missions du CNM. Alors que, toutes disciplines confondues, les pratiques amateurs concernent 16 millions de Français, c’est terriblement dommage que le Centre National de la Musique ne considère que la musique commerciale. Car nous n’auront une nation de créateurs demain qu’en leur permettant de se former, de se construire aujourd’hui. On ne peut dissocier les deux. La liberté nécessaire à la création, en ce qu’elle permet de dépasser les codes, de tirer parti de toutes les ressources culturelles existantes pour les faire se frotter,se confronter et les dépasser ne se décrète pas. Elle se construit sur le long terme et n’est pas forcément commerciale !

Dans votre rapport, vous étiez intéressés par le Pass Culture mais aussi vous mettiez en garde sur le besoin de médiation. Après 9 mois, 14 départements, et deux vagues d’expérimentation, vos préconisations sont- elles les mêmes …
Les limites que nous avons pointées au début n’ont pas évolué. Le programme ne peut aboutir que si l’offre est médiée et si l’on n’y pense pas uniquement en termes de consommation de la culture, mais si l’on en rend les jeunes « acteurs ». Nous écrivions en 2017 : « Devenir acteur.rice et non consommateur.rice de culture, avoir l’ambition que chaque jeune, quelle que soit son origine sociale, y ait un accès réel, passe forcément par une médiation » pour que les jeunes les plus éloignés de la culture y aient accès et que ce soit une culture réellement émancipatrice. Il faut pour cela faire entrer les pratiques dans le Pass Culture et notamment les pratiques amateurs et la formation qui sont portées par les associations. Or sur près de 2700 structures inscrites en 9 mois, il n’y a pas ou peu d’associations. Les offres sont commerciales, privées et publiques, certes mais ce plutôt des offres de consommation. Majoritairement, les jeunes choisissent des livres (notamment scolaires) et des abonnements de streaming en musique ou en audiovisuel. La raison majeure de cela est que le Pass Culture n’a pas les moyens de reconnaître sur le terrain si ce que proposent les associations est réel, de qualité et sérieux, Par exemple, si les professeurs de danse d’une association sont diplômés, si l’activité de l’association est réelle … A un moment donné, nous avions proposé que la COFAC puisse labelliser les associations candidates. En effet, avons le réseau nécessaire pour vérifier la réalité et la qualité de ce que proposent les associations et voir sur le terrain si les prérequis sont souscris… Malheureusement cela n’est reste sans écho. L’autre grand problème du Pass Culture, c’est qu’il faut entrer une fiche par activité. Or, par exemple, pour un conservatoire, établissement public, qui pratique des disciplines et des tarifs différenciés, il lui faudrait rentrer une fiche par activité et par compartiment de sa grille de tarif, ce qui est quasi impossible. Le Pass Culture se coupe donc de toute une série d’associations ou de structures qui pratiquent une culture émancipatrice et s’inscrivent dans la durée de la vie des citoyens … Un conservatoire ou une structure associative culturelle qui suit un enfant à partir de 5 ans, qui pratique des prix vraiment bas étalonnés en fonction des revenus de chaque famille, qui les accompagne, qui laisse une place à la pratique amateur tout au long de la vie et qui attire des publics réellement diversifiés, s’inscrit dans la fabrique de l’histoire et de l’identité de chaque jeune et dans celle du territoire même. Cela génère du lien social sur la durée. Il faudrait vraiment que ce type d’acteur culturel puisse participer au Pass Culture. La Cofac n’a malheureusement jamais été associée aux travaux d’élaboration ni de mise en œuvre du Pass. Son utilité pour l’intérêt général n’est pourtant plus à démontrer.

Et au-delà du Pass Culture, quelles mesures peuvent mieux aider les associations à porter la culture ?

Les associations ont été impactées récemment par différentes mesures budgétaires qui ont fait que leur activité est en recul. Il y a notamment eu une baisse drastique des subventions, la suppression des emplois aidées, la CSG imposée aux retraités qui sont les plus grands donateurs et la suppression de l’ISF et bientôt peut être une baisse de la déductibilité du mécénat. Qui plus est, il y a une dizaine d’années, on a dit aux associations de réformer leur modèle économique en faisant du mécénat ou en ajoutant des activités leur permettant de dégager un revenu pour financer leur projet associatif. Ensuite, on a dit la même chose aux institutions publiques (comme le Louvre ou la BNF par exemple). Or, c’est beaucoup plus « sympathique » d’organiser une réception pour ses clients au Louvre qu’à la MJC du coin en terme de prestige patrimonial. Les associations ne pourront jamais rivaliser avec les acteurs publics sur ce terrain, elles ne peuvent s’appuyer que sur l’engagement citoyen des entreprises. En ce qui concerne le déploiement d’activités bénéficiaires, les associations ont commencé à développer de la formation, par exemple, pour financer leur objet principal. Et aujourd’hui, il y a des structures qui ont un statut associatif mais qui ont choisi de mener uniquement ces activités -là. Laissant aux associations déployant un projet tourné vers l’intérêt général assumer seules les activités structurellement déficitaires. C’est un véritable hacking des activités bénéficiaires et toujours cette pensée négative que la culture est un coût alors qu’elle est un véritable investissement et un levier de déploiement de la société et des personnes sur le long terme.

Il y a quand même des bonnes nouvelles du côté du Mécénat ?
Oui, alors que le mécénat etait strictement limité pour les entreprises à une proportion de leur Chiffre d’Affaire de cinq pour mille, une loi a été votée et le décret d’application la fait entrer en vigueur au 31 décembre 2019. Elle supprime le plafond des cinq pour mille jusqu’à 10 000 euros de dons. Partout sur le territoire y compris dans les zones où il n’y a pas de grosse industrie ou entreprise, toutes les PME pourront faire bénéficier leur territoire de leur participation aux activités. Par exemple, un petit artisan pourra soutenir une association locale. Gageons que c’est un axe qui deviendra très porteur pour l’engagement citoyen sur les territoires. Mais la réforme envisagée de réduction de la déductibilité risque d’impacter fortement l’ensemble des associations et entraîner un peu plus de suppression d’emplois.

Quelles mesures seraient urgentes pour revivifier et aider les associations culturelles ?
La question des emplois aidés pour développer la vie associative va être remise sur la table. Des emplois pour développer la vie associative par l’emploi et pas seulement le contraire. Il fait aussi penser au financement des têtes de réseaux, les fédérations ou les coordinations, qui font toute une série de taches que les associations locales ne pourront jamais effectuer et n’ont ni la vocation ni les moyens de faire. On parle ici, de fiscalité, d’environnement juridique, de construction d’une parole collective qu’il faut porter ensuite à tous les niveaux de décision. Promouvoir la culture avec tous et les pratiques amateurs, informer sur les réformes de la fiscalité, accompagner à la mutation des modèles économiques et en cas de difficultés, informer plus largement sur toutes les évolutions juridiques, aides à la mise en œuvres de projets innovants, souvent en partenariat avec des structures publiques, et partager cette ingénierie de projets, proposer aux pouvoirs publics des évolutions à mettre en œuvre pour faciliter la mise en œuvre des projets et l’engagement citoyen par la culture, telles sont les missions principales de la tête de réseau Culture. Prenons par exemple, ce moment où il a été soumis à l’Assemblée Nationale l’obligation du recours à un Commissaire aux Comptes à partir de 75000 euros pour une association, qui est une association avec un seul salarié, (alors qu’elle est de 7 millions pour une entreprise lucrative), nous avons su nous mobiliser pour expliquer que payer un commissaire au compte 5000 euros par an sur un budget de 75000 revenait bien à remettre en cause cet emploi et souvent le projet lui-même. Nous nous mobilisons fortement depuis toujours pour mettre en lumière et faciliter les pratiques amateurs. C’est un axe majeur pour la culture, l’émancipation et le lien social ; c’est un chemin idéal pour rendre les citoyens actifs et épanouis et pour construire leur vie.
La mobilisation citoyenne par la Culture est au cœur du partage des ressources culturelles et de la création des communs. Dépasser l’idée que « la culture ce n’est pas pour moi », passer d’une culture pour tous à une culture avec tous nous semble être, au côté du rayonnement culturel de la France, l’enjeu central d’une politique publique culturelle équilibrée.

 

Visuel : © photo personnelle de MCM. 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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