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Budget de la Culture : « Nous prévenons d’abord parce que nous avons peur d’avoir mal » (Frédéric Maurin, SNSP)

Budget de la Culture : « Nous prévenons d’abord parce que nous avons peur d’avoir mal » (Frédéric Maurin, SNSP)

18 juillet 2022 | PAR Jane Sebbar

Le 29 juin dernier, Frédéric Maurin, le président du Syndicat National des Scènes Publiques (SNSP), a rédigé, avec l’aide de son équipe, une lettre à la Première Ministre, Mme Borne, pour demander la levée de réserve de précaution sur le budget de la Culture 2022. Selon l’usage, le dégel du budget a lieu début juillet. Dans ce contexte particulier post-covid, le budget 2022 qui est censé permettre à la Culture de « sortir de la crise », n’a toujours pas été soumis à la levée de réserve de précaution. Toute la Culture a échangé avec Frédéric Maurin qui exprime ses revendications et ses inquiétudes quant à l’avenir du spectacle vivant.

Qu’attendez-vous de cette lettre ? L’idée, c’est d’abord de vous faire entendre mais pensez-vous qu’elle peut avoir un réel impact sur les décisions au Ministère et au Parlement ? 

L’usage ne fait pas force de loi, mais en général, il est d’usage dans l’été de lever ce gel de précaution. Nous en avons besoin d’autant plus cette année puisque nous avons des tensions sociales dans nos établissements. Nous avons besoin de relever le niveau des plus bas salaires. Puisque, comme n’importe quel travailleur, à l’intérieur des entreprises que nous dirigeons, il y a des tensions sur le pouvoir d’achat, il va falloir y répondre. Il va aussi falloir faire face à des augmentations de charges directement, sur les coûts de transports par exemple qui augmentent énormément. Si on ne nous augmente pas, au moins qu’on ne nous diminue pas. Ce gel de précaution de 4%, s’il est maintenu, ça peut être très violent à un moment où justement nos dépenses s’emballent de façon conjoncturelle. Nous avons vraiment besoin d’éviter l’effet ciseau*. 

*effet ciseau : courbe des recettes et courbe des coûts d’une entreprise qui varient de manière contraire, qui partent dans des directions opposées. 

C’est donc inédit ce retard voire cette non-levée de réserve de précaution ? 

Nous avons déjà eu des choses similaires par le passé, mais en général, ça se termine toujours bien. Mais, les années précédentes, nous n’étions pas non plus dans une situation aussi complexe que celle que nous rencontrons aujourd’hui. Nous pouvons l’entendre, ça. Néanmoins, il faut nous parler, nous expliquer. A minima, nous demandons un dégel. Parce que si nous ne le faisons pas, nous allons avoir un effet ciseau terrible. Dans les établissements de spectacle vivant, nous avons engagé beaucoup de moyens sur le dernier trimestre de l’année. Nous avons signé des contrats avec des compagnies et si d’un coup, nous sommes obligés de faire machine arrière, ça va être dommageable pour l’ensemble du secteur. Après la discussion pour 2023, elle est ouverte, donc nous serons au rendez-vous. Pour le projet de loi de finances 2023, nous serons vigilants, ça c’est sûr. Nous demandons qu’on nous conserve ce qu’on nous a promis, c’est tout. Parce que 4% sur l’ensemble du volume du budget Culture, c’est quand même pas une montagne insurmontable. 

Comment voyez-vous l’avenir pour le spectacle vivant ? 

Les choses  peuvent être compliquées. Notamment si l’intervention des fonds publiques diminue, avec l’inflation, la crise salariale, et puis aussi les questions environnementales, qui nécessitent aussi des moyens. Pour l’avenir, notre premier souhait, c’est que nous n’ayons pas de reprise épidémique à l’automne, comme nous pourrions le craindre, une mesure qui réimposerait le port du masque dans les théâtres par exemple. Nous risquerions de faire perdre le goût du spectacle vivant à beaucoup de gens. La reprise de la pandémie pourrait être ravageuse pour des questions budgétaires mais aussi pour des questions d’habitude de la part d’une partie de la population. Et puis, nous avons aussi une autre inquiétude qui vient des collectivités territoriales comme Auvergne-Rhône-Alpes par exemple qui a tapé très dur, sans concertation, sans discussion et sans partage. Des collectivités territoriales qui sont elles-mêmes prises dans des complexités budgétaires. Nous allons être très vigilants à la rentrée quant aux projets de loi et de collectivité pour l’année 2023. On nous a soutenu convenablement pendant la crise, il ne faudrait pas abandonner cette dynamique. 

Vous ne pouvez pas nier le fait que, depuis 2017, le budget de la Culture a augmenté de 15%. Mais si on compare au budget des autres Ministères, comme par exemple celui de la Justice (+ 30%) ou de l’Intérieur (+ 18%), il apparaît moindre, qu’est-ce que vous en pensez ? 

Evidemment, comme tout le monde, si jamais on augmente les moyens du Ministère de la Culture et que nous pouvons en avoir les bénéfices, nous serons heureux. Mais avant tout, nous, ce qu’on veut, c’est avoir la garantie qu’on ne se retrouve pas avec un projet de loi de finances rectificatif qui ramène ce budget à la baisse. Nous voyons bien les conjonctures nationales et internationales qui sont assez défavorables à des augmentations de budget. Néanmoins, nous considérons que nous sommes un service public comme les autres et que nous n’avons pas à pâtir plus que d’autres des corrections budgétaires. Après nous serons toujours contents d’une augmentation mais ce que nous voulons, c’est conserver un dialogue avec l’Etat, c’est qu’il y ait eu, quelque soit la solution, un échange, une co-construction avec les organisations représentatives. Bien sûr que nous serions contents de voir un budget en augmentation, même légère. 

Avez-vous reçu une réponse directe ou indirecte de la part du gouvernement ? 

Pour l’instant, non. Nous avons des rumeurs que le dégel serait peut-être acté. Nous avons des annonces de certains hauts fonctionnaires. Mais pour l’instant, ils ne se sont pas engagés. Nous sommes encore dans une forme d’expectation. Mais nous avons bon espoir. Je pense que la nouvelle ministre a envie d’envoyer un signal très positif en direction du spectacle vivant, elle connait bien ce secteur, c’est une femme qui a participé avec Madame Bachelot à l’accompagnement du secteur pendant la crise de façon positive. Il n’y a pas de raison aujourd’hui qu’on soit délaissé. 

Ainsi, vous n’avez pas l’impression qu’on vous abandonne ?

Non. Nous sommes sur la défensive parce que nous sentons bien les vents mauvais qui pourraient arriver. Nous sommes dans un rapport de défensive. Nous avons toujours ce vieil adage qui va finir par devenir presque ringard. Nous avons trop connu le temps où la culture était « la variable d’ajustement budgétaire » des collectivités territoriales voire même de l’Etat. Et nous ne voudrions pas que ces anciennes pratiques reviennent. Du coup nous sommes sur une défensive, et nous sommes un peu offensifs dans notre défensive, si je puis me permettre. Nous prévenons d’abord parce que nous avons peur d’avoir mal. Et derrière cette revendication, ce n’est pas tant nous en tant qu’opérateurs mais nous en tant que service public. Ce sont les services publics qui, une fois de plus, seraient dégradés comme c’est le cas aujourd’hui pour l’hôpital ou l’éducation nationale. Nous avons une revendication récurrente : l’inscription pleine et entière dans le pacte républicain d’une politique culturelle, et nous avons peur que ce soit une altération de cette inscription si nous étions amenés à avoir des crédits à la baisse.  

Visuel : © logo SNSP

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Jane Sebbar

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