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Soirée de clôture de « Un week-end à l’Est » : Belgrade, l’effervescence culturelle comme refuge

Soirée de clôture de « Un week-end à l’Est » : Belgrade, l’effervescence culturelle comme refuge

03 décembre 2019 | PAR Julia Wahl

L’édition 2019 du festival Un week-end à l’Est, consacré cette année à Belgrade et avec le dessinateur Enki Bilal comme invité d’honneur, s’est clos ce soir lundi 2 décembre au Théâtre de l’Odéon, avec une rencontre réunissant le dessinateur, la réalisatrice Mila Turajlic et les écrivains Goran Petrovic et Alberto Manguel. L’occasion de rechercher collectivement la meilleure description de la capitale serbe.

Cette recherche peut paraitre une gageure : chaque artiste présent ce soir avait un rapport à Belgrade fort différent de celui de ses voisins. A tout seigneur, tout honneur : commençons par le parrain de la soirée, Enki Bilal. S’il est sans doute, en France, le plus célèbre de tous, c’est aussi l’un des moins belgradois puisqu’il a quitté la capitale de l’ancienne Yougoslavie à l’âge de dix ans, en 1961. Autant dire qu’il n’a connu la Belgrade post-Tito que comme visiteur. Un visiteur renseigné, certes, mais un visiteur quand même.

S’il n’en est pas de même de Mila Turajlic et Goran Petrovic, leur différence d’âge – la première a 40 ans, le second 58 – suffit à modifier leur sens de la ville : le rapport au passé yougoslave, mais aussi à la scène culturelle contemporaine, est tout autre. La mise en commun des souvenirs et des réflexions peut alors plus passer que par l’art et l’imagination, en un mot la poésie. C’était d’ailleurs-là le sens de la présence de l’écrivain argentin Alberto Manguel, qui ne connaît Belgrade que par la littérature – mais de très près. Aussi cette soirée semblait-elle une invitation proustienne à rêver Belgrade, comme Marcel Parme ou Florence.

A la recherche d’une topographie personnelle

C’est d’ailleurs par cette réflexion sur le rapport qu’entretiendra sa vie durant l’exilé avec sa ville natale que nous accueille Bilal : « On part avec une cartographie des lieux qui n’appartient qu’à nous ». Et, à chaque retour, cette cartographie intime se heurte à celle que l’on découvre, qui a bien entendu pris quelques rides, comme les anciens compagnons de Marcel dans Le Temps retrouvé.

Et les rides, à Belgrade, font histoire : c’est cette ambassade, face à l’immeuble d’enfance de Mila Turajlic, qui a été détruite. C’est, d’après Goran Petrovic, ces quatre bombardements qu’a subis la ville au XXe siècle, avec huit changements d’État et, pour certaines rues, six changements de nom. Une topographie qui se mêle donc à une toponymie mouvante, toujours en recherche d’elle-même.

Et c’est peut-être là, pour Alberto Manguel, la chance poétique de Belgrade : au contraire de Paris ou de Venise, qui sont devenus des lieux à travers la littérature, Belgrade « n’appartient pas à cette géographie imaginaire » et est donc « ouverte à l’imagination ». Enki Bilal ne dira d’ailleurs rien d’autre quand il remarquera que, en Europe occidentale, Belgrade est une ville « exotique », liée aux conflits des années 1990, ou Goran Petrovic quand il notera qu’on peut aussi bien la considérer comme un « carrefour », le « point extrême de l’occident » mais aussi le « point final du Sud ».

Éloge de la « lanterne magique »

Accorder autant d’importance à l’imagination dans ces tentatives de décrire Belgrade trouve sa légitimité dans l’effervescence culturelle de la ville : des institutions et des festivals surdimensionnés, selon Mila Turajlic, car conçus pour la capitale, non de la petite Serbie, mais de la grande Yougoslavie. Cette démesure est d’autant plus frappante que les acteurs de la scène culturelle sont peu nombreux.

Il faut remonter à Tito pour comprendre l’importance de ces institutions, notamment cinématographiques : très tôt conscient du pouvoir de l’image animée sur les foules, il fait construire à Belgrade des studios de cinéma sur le modèle de Cinecitta. Le cinéma est ainsi érigé au premier rang des instruments de construction du sentiment national.

Cet usage ancien du cinéma permet au cinéma serbe contemporain de bénéficier d’importants financements publics, mais aussi à l’ensemble du cinéma de l’ancienne Yougoslavie – pour rappel, Slovénie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie, Monténégro, Macédoine et Kosovo -, puisque nombre de films sont l’objet de coproductions entre ces différents pays. Une sorte de métaphore d’une harmonie, d’une paix possible, qui n’est pas sans rappeler l’objectif affiché par les « non-alignés », auxquels Mila Turajlic consacre actuellement un documentaire, présenté également durant ce festival.

Visuel : Affiche du festival

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Julia Wahl
Après dix ans d'enseignement des lettres en lycée, je travaille actuellement à la compagnie de danse verticale Retouramont comme chargée de diffusion et de production. Auparavant, j'ai œuvré six mois à l'Action culturelle du Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette. A côté des ces activités professionnelles, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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