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Week-end à l’est : rencontre avec Oleg Sentsov

Week-end à l’est : rencontre avec Oleg Sentsov

01 décembre 2019 | PAR Julia Wahl

L’événement de ce dimanche apparaît comme une exception dans une édition de Un week-end à l’est consacrée à Belgrade. L’espace Cardin nous proposait en effet de quitter momentanément la Serbie pour l’Ukraine et le plus fameux des Ukrainiens, Oleg Sentsov. Il avait reçu la veille, des mains d’Anne Hidalgo, la Citoyenneté d’Honneur de la Ville de Paris. Petit retour sur cet échange avec le réalisateur incarcéré par Poutine en 2014 à cause de son engagement sur la question criméenne.

Une soirée sous le signe du combat

Standing ovation : l’entrée du cinéaste ukrainien dans la salle de l’espace Cardin a été accueillie avec applaudissements et clameurs. Rapidement rejoint par Emmanuel Demarcy-Mota, qui a ouvert la soirée en présentant le théâtre comme un « lieu d’accueil, ouvert à tous les combats », Sandrine Treiner, directrice de France culture, Oleg Shamshur, ambassadeur de l’Ukraine à Paris et l’écrivain Andreï Kourkov.

Le directeur du Théâtre de la Ville s’est rapidement éclipsé pour laisser la parole au diplomate ukrainien, qui a insisté sur l’importance de la mobilisation parisienne en faveur d’Oleg Sentsov et la nécessité de « continuer le combat » pour la libération des prisonniers politiques ukrainiens. Une soirée sous le signe du combat, donc mais aussi sous celui de l’imagination et de la poésie grâce à la prise de parole d’Andreï Kourkov.

Un intermède poétique et humoristique

Après avoir présenté les écrivains comme « habitant entre réalité et fiction », l’auteur du Pingouin s’en en effet lancé dans la lecture d’une nouvelle de politique-fiction, imaginant l’Europe de 2034, année qui devait initialement être celle de la libération de son compatriote. Alors, bien sûr, la Grand-Bretagne ferait des pieds et des mains pour intégrer l’Union européenne – rires dans le public – et la température de la cellule de Sentsov ne serait pas « froide selon les normes locales : – 20 degrés ».

Oleg Sentsov a repris un peu plus tard ce ton humoristique en dézippant son gilet pour nous montrer avec une fierté un peu amusée le T-shirt qu’il portait dessous : un vêtement noir orné de l’inscription « AUTOMAIDAN » en référence au mouvement qui était le sien. Néanmoins, ces quelques moments de divertissement n’étaient qu’un bref intermède avant l’interview du réalisateur assurée par Sandrine Treiner.

Sentsov, l’Ukraine et la Russie

Oleg Sentsov est alors revenu sur l’histoire de l’Ukraine, qui n’a jamais connu de moment d’indépendance durable, celle de 1991 étant, selon le réalisateur, théorique. Cette nation ne reposerait pas sur des critères ethniques mais politiques d’adhésion à des valeurs communes. Si la question de la langue – l’Ukraine étant constituée certes de locuteurs ukrainiens mais aussi, massivement, de russophones – a été abordée, la position d’Oleg Sentsov reste ambiguë, puisqu’il a insisté sur le fait qu’aucune langue n’était interdite, tout en lançant cette formule : « Une nation, un pays, une langue : l’ukrainien ».

Il est vrai que les opinions politiques du Citoyen d’Honneur de la Ville de Paris et lauréat du Prix Sakharov sont parfois difficiles à cerner : à une question de l’assistance sur sa position sur la question tchétchène, il a botté en touche en déclarant que « la Tchétchénie fait partie de la Fédération de Russie » et que c’était donc une « question interne », mais a salué au passage le soutien des Tchétchènes à l’Ukraine. Un rien de complotisme aussi, quand il suppose que le mouvement des Gilets jaunes est influencé « en sous-main » par Poutine – qui, pour être exacte, n’en serait pas à l’origine mais l’attiserait.

Et le cinéma dans tout cela ?

Des aspects du personnage continuent donc à nous échapper. Saluons néanmoins sa volonté manifeste de ne pas chercher à paraitre un héros et de continuer à lutter pour ses camarades qui n’ont pas, comme lui, la chance d’avoir été libérés grâce à la médiatisation dont il a fait l’objet.

Si, sans nul doute, le métier du cinéaste est pour beaucoup dans sa libération, Oleg Sentsov a insisté sur le fait qu’il n’avait aucune part dans son incarcération et que, pour lui, cinéma et combat politique sont deux choses disjointes. Depuis sa libération, il a repris le long-métrage qu’il travaillait au moment de son arrestation et espère pouvoir le tourner rapidement. L’occasion pour nous d’apprendre qu’il existe en Ukraine des programmes de soutien au cinéma d’auteur.

Une rencontre avec un personnage surprenant, donc, mais riche de découvertes et de questionnements.

 

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Julia Wahl
Après dix ans d'enseignement des lettres en lycée, je travaille actuellement à la compagnie de danse verticale Retouramont comme chargée de diffusion et de production. Auparavant, j'ai œuvré six mois à l'Action culturelle du Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette. A côté des ces activités professionnelles, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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