Classique

Ton Koopman, anniversaire, mandoline et clavecin à l’Orchestre national de Lyon

Ton Koopman, anniversaire, mandoline et clavecin à l’Orchestre national de Lyon

01 décembre 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’Orchestre national de Lyon célèbre les soixante-quinze ans de Ton Koopman avec un programme mettant à l’honneur la mandoline d’Avi Avital.

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Lorsque dans les années soixante, quelques musiciens, que l’on a tôt fait de surnommer les « baroqueux », ont voulu voulu bousculer les standards d’interprétation du répertoire d’avant Mozart, la tradition – et la trahison – héritée de plus d’un siècle de Romantisme qui s’imposait dans les grands orchestres symphoniques, reléguait alors dans les marges cette quête d’ « authenticité », qui s’est doté progressivement d’ensembles dédiés, sur instruments d’époque. L’habitude des mélomanes venant, les oreilles se sont accoutumées à ces sonorités plus fraîches et vives, à ces dynamiques plus déliées et alertes, jusqu’à rendre désormais caduques les pâtes sonores post-romantiques, quitte à disqualifier les phalanges orchestrales, et les priver d’un certain pan du répertoire. Depuis une bonne décennie cependant, les grands prêtres du mouvement baroque ont été sollicités par les orchestres eux-mêmes, non seulement pour les bénéfices de leur travail sur le classicisme viennois, mais aussi sur cette musique qui leur était devenue interdite, à cause de leurs instruments « modernes » : sans changer leur lutherie, il se sont appropriés un style d’interprétation plus conforme aux exigences du Baroque, refermant ainsi une boucle de l’Histoire de la musique.

Ton Koopman compte parmi les premiers à avoir transmis son savoir-faire aux orchestres symphoniques « traditionnels », et l’ONL l’invite régulièrement depuis près de dix ans, avec, en point d’orgue, une résidence pendant la saison 2016-2017. C’est donc tout naturellement que le chef néerlandais célèbre son soixante-quinzième anniversaire à Lyon, avec un programme balayant le Siècle des Lumières, de Rameau à Haydn, avant un récital de clavecin le dimanche 1er décembre.

Archétype du dix-huitième siècle français, Rameau compte parmi ces grands maîtres que les formations symphoniques hésitent encore à aborder, tant son art de la couleur et du rythme exigent une précision gourmande tributaire des instruments d’époque. N’en déplaise aux nouvelles préventions, Ton Koopman ouvre la soirée avec un florilège de pages orchestrales de Dardanus. L’Ouverture se distingue d’emblée par une évidente clarté d’intonation, sensible à un cisèlement des pupitres qui ne verse jamais dans l’artifice didactique. Après l’Air gracieux et un peu vif et les deux Menuets, l’Entrée pour les guerriers et le Bruit de guerre affirment une vigueur et une carrure bien équilibrées, avant le pastoral Air gay en rondeau et la plénitude des Tambourins, jouant habilement de la conjonction entre syncopes et modulations harmoniques. La Chaconne conclusive confirme un authentique sens de la peinture sonore avec une palette instrumentale moderne.

Parmi la pléthore de concertos de Vivaldi, Avi Avital en a retenu deux, celui, initialement écrit pour luth et arrangé pour le soliste lui-même pour son instrument, en ré majeur RV 93, et le RV 425 en ut majeur. Dans le premier, l’Allegro giusto s’appuie sur une maille serrée d’arpèges, très idiomatique de cette parente de la guitare qu’est la mandoline. Le Largo central déploie les séductions d’une sonorité délicate, avec une simplicité magnifiée par une musicalité instinctive que l’on retrouve dans la faconde des ornementations de l’Allegro final, qui évitent le bavardage. Le second opus fait respirer une belle complicité entre cordes et solistes, dans les pizzicati évocateurs de l’Allegro, comme dans la poésie du Largo, avant l’allant du finale. Après l’entracte, une troisième pièce concertante pour mandoline, également avec orchestre à cordes, cette fois de Paisiello, en mi bémol majeur, vient compléter ce panorama consacré à un instrument dont la modestie en décibels ne se perd pas dans le vaste Auditorium de Lyon. Dans des teintes pastels faisant songer à Tiepolo, l’ouvrage du compositeur italien, plus connu pour ses opéras, insère un Larghetto rêveur, aux allures de romance nocturne, entre deux mouvements vifs et enlevés, Allegro maestoso et Allegretto. Tout au long de cette page s’exprime la virtuosité inspirée d’Avi Avital, qui, en bis, reprend l’irrésistible Largo du RV 93 de Vivaldi.

Pour refermer la soirée, la Symphonie n’98 en si bémol majeur de Haydn déploie une certaine solennité, qui ne se confond jamais, ici, cependant avec quelque pesanteur, et n’oublie pas le sourire. Après une introduction Adagio, l’Allegro augural fourmille d’énergie, jusque dans la sévérité d’un passage contrapuntique aussi lisible que jubilatoire. L’Adagio cantabile prolonge cette attention à l’intelligence polyphonique, sans négliger les effets poétiques à la fin du mouvement, avec une dramaturgie autour du solo de violoncelle qui évoque la Symphonie des adieux. Après la chamarre du Menuet, le brillant Presto final s’autorise, dans les dernières mesures, un savoureux clin d’oeil performatif avec un solo de pianoforte assumé, comme à la création sous la houlette de Haydn, par le chef lui-même, troquant en quelques secondes la baguette pour le clavier, dans un enthousiasme un rien précipité qui n’en est que plus réjouissant. Tout le plaisir du concert vivant condensé dans ces ultimes notes.

Gilles Charlassier

Orchestre national de Lyon, Ton Koopman, novembre 2019

©Foppe Schut

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Gilles Charlassier

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