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(Interview) Mila Turajlic, marraine de l’édition 2019 de Week-end à l’Est nous parle de culture européenne

(Interview) Mila Turajlic, marraine de l’édition 2019 de Week-end à l’Est nous parle de culture européenne

31 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Cette édition 2019 du Festival pluridisciplinaire Un Week-end à l’Est sera consacrée à Belgrade et aura lieu à Paris dans le 6ème arrondissement, du 27 novembre au 2 décembre prochains. Enki Bilal est l’invité d’honneur et, pour anticiper ce Week-end à l’Est prolongé, la marraine de l’évènement, la cinéaste Mila Turajlic, réalisatrice de L’Envers d’une histoire et Cinéma Komunisto nous parle de la culture européenne.

Quel rôle l’Ouest et Paris ont-ils joué dans votre formation de cinéaste?
Alors que j’ai fait mes études de sciences politique à Londres, mon éducation cinématographique principale s’est faite à Paris et, c’est dans ce contraste que beaucoup de mes idées comme cinéaste se sont développées. En 2003, j’ai obtenu une bourse de l’ambassade de France en Serbie pour assister aux universités d’été de la Fémis à Paris et j’ai passé deux mois là-bas à étudier l’art du court-métrage documentaire. Ce temps à Paris était ma première exposition au milieu cinématographique français et à la façon de mettre en valeur le documentaire. Ayant été exposée à un mode d’écriture beaucoup plus orienté vers la narration et l’efficacité dans un contexte anglo-saxon, j’ai vraiment aimé les divers rythmes et formes que j’ai trouvés dans les conversations entendues sur le cinéma en France. Cela m’a donné le courage de vouloir faire des films d’auteur. Une autre étape importante dans mon parcours a été d’assister à Eurodoc en 2012 ; notre mentor était le grand producteur français Jacques Bidou et j’y ai beaucoup appris sur la philosophie des producteurs indépendants français, la manière dont le cinéma français est produit et comment ils défendent les films. C’est aussi là que j’ai rencontré Carine Chichkowsky, de Survivance, qui m’a, par la suite, toujours accompagnée comme productrice dans mes projets artistiques. Cela a été une des collaborations créatives les plus importantes dans ma carrière.

L’interdisciplinarité du festival vous plait-elle ?
Ce que j’apprécie beaucoup dans le concept du festival est la programmation qui crée de l’espace pour tous les arts. Il y a une vraie rencontre, qui mène à une grande richesse, notamment pour comprendre tous les courants qui ont construit l’actuelle scène culturelle de Belgrade. Personnellement, j’y trouve une opportunité de partager mes films, non seulement avec un public français, mais aussi de participer à des débats qui ont lieu pendant le festival et notamment à la conférence d’inauguration le 27 novembre à Reid Hall.

Enki Bilal était-il une figure importante pour vous pendant vos années de formation? Quelle est la première question que vous lui avez ou avez voulu lui poser?
Pour nous qui avons grandi à Belgrade dans les années 1990, Enki Bilal était l’un de ces noms qui nous inspirait dans nos sentiments, avec l’idée que notre art et nos expressions pouvaient aller plus loin que le milieu que nous fréquentions en parlant un langage universel. Pour moi, il était important de comprendre comment Enki Bilal a créé son esthétique en développant une narration qui transcende les disciplines, notamment la bande-dessinée. Et d’un point de vue personnel, j’ai fait un documentaire sur les studios Avala Film à Belgrade, et le film de Bilal, Bunker Palace Hotel, a été produit par Avala Film. J’ai toujours été curieuse de savoir comment il a vécu le moment de la fin de la Yougoslavie en 1988

Parlez-nous de votre conférence du 29 novembre. Qui sont les Non-Alignés? Comment va se passer le dialogue avec Jacques Rupnik ?
Le projet politique des Non-Alignés est né dans les années 1960 d’une vision qui unifiait les pays qui émergeaient du colonialisme et dans un rejet d’une division en deux blocs idéologiques du monde. C’était un moment où les dirigeants des pays d’Asie et d’Afrique voulaient dessiner un chemin indépendant pour leurs pays et demandaient une place égale sur la scène internationale. La Yougoslavie a joué un rôle important dans la fondation de ce mouvement, en accueillant le sommet inaugural à Belgrade en 1961 et puis à nouveau en 1989, au moment de la chute du communisme. À un moment, le mouvement a réuni un tiers de la population du monde et, à l’intérieur, il y avait des systèmes politiques, religieux et culturels différents qui ont créé un langage commun. Alors que le mouvement a perdu de l’à-propos à la fin de la Guerre froide, ce langage commun est resté à travers ce que l’on a appelé le « Tiers-monde ». Le projet s’est dissout aujourd’hui, largement à cause de son échec, comme résultat des erreurs des gens qui l’ont dirigé et avec la politique qu’ils ont mis en place. Mais l’échec a été aussi largement causé par une interférence étrangère qui s’est apparentée à un sabotage. On a beaucoup à apprendre aujourd’hui de l’analyse des principes de ce mouvement. Avec Jacques Rupnik, notre idée est de revisiter le moment de la création du mouvement, les aspirations politiques importantes qui ont été exprimées au sommet de Belgrade en 1961, et de retracer comment ces visions politiques peuvent être réactivées aujourd’hui et pourraient proposer une « troisième voix » dans le climat politique actuel.

Avez-vous l’impression qu’en 2019 l’on peut encore parler, d’ailleurs plus que jamais, de « l’Autre Europe » ?
Venue d’un pays qui est candidat à l’entrée dans l’Union Européenne et qui a été informé récemment par le Président Macron que la priorité de l’Europe était le renforcement interne et non l’extension, nous avons quasiment l’impression d’être une autre Europe ; de nous situer, en termes de civilisation et de culture, dans l’héritage européen mais en restant en dehors du projet politique. Trente ans après la chute du mur de Berlin, c’est le bon moment pour interroger les attentes d’unification (au sens le plus large possible) et comment la narration de l’« Autre Europe » a été mise en cause dans les dernières décennies par les pays d’Europe de l’est. C’est là que j’ai l’impression que les écrivains et les artistes ont joué un rôle important. En tant qu’artiste venue de l’ex-Yougoslavie quand je me confronte au projet européen, j’ai parfois l’impression de venir du futur. Nous avons vécu dans un projet qui proposait de transcender les différences nationales et qui, pendant mon enfance, me semblait stable. En observant le retour des forces réactionnaires et la mise en pièce du discours européen, j’ai l’impression que l’explosion de la Yougoslavie doit être un drapeau rouge pour ceux et celles qui ont pensé que le projet européen était un acquis.

visuel : Mila Turajlic @ Joachim Rappaport / affiche un Week-end à l’Est

 
 
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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