Politique culturelle
[Festival d’Avignon] Reflets sombres sur le carré rouge pour les intermittents

[Festival d’Avignon] Reflets sombres sur le carré rouge pour les intermittents

09 juillet 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Depuis le 16 juin 2014, le personnel du Festival d’Avignon a invité tous ceux qui souhaitaient manifester leur refus de l’accord intersyndical intervenu à l’UNEDIC le 22 mars dernier à porter un petit carré de tissu rouge profond, agrémenté d’une épingle à nourrice. Cette proposition connaît enfin le succès escompté depuis le démarrage. A cela, rien d’étonnant : tout le monde est réuni entre les murs d’enceinte de la cité papale, il est ainsi plus aisé de se les distribuer. Mais un second mécanisme, qui se trouve lui dans la motivation de cette épidémie textile soudaine, est plus inquiétant.

Epingle

Au-delà de la joie de voir – enfin – de la création, cette édition du Festival nous adresse une énigme : si 80% des salariés du festival ont voté contre l’annulation, 57,8 % d’entre eux ont voté pour une grève massive le 4 juillet, reconductible le 12. A cela, ces salariés ajoutent la liberté de se manifester pendant les spectacles.

L’acceptation de la grève du 4 par le public sonne comme une résignation : perdre un jour pour en garder 24. C’est dans cette économie du moindre mal que, de façon massive, le public composé d’amateurs et de professionnels porte le carré sans forcement être dans un accord idéologique. A Avignon, les spectateurs parlent : « ils se trompent de cible », « nous sommes avec eux mais pourquoi prêcher des convaincus ».

Sur Radio Campus il y a peu on entendait Jean-François Cesarini, vibrant acteur de la société civile avignonnaise, co-fondateur du Think-Tank Terra Nova Vaucluse, interpeller un représentant de la CIP (Collectif des Intermittents et Précaires) sur une question évidente : Pourquoi avoir interdit le spectacle de Preljocaj à Montpellier et avoir laissé, dans le même temps, produire la fête de la musique retransmise sur France 3 ? Dans ce moment d’anthologie de radio locale, le représentant de la CIP ne trouve pas de réponse : « c’est compliqué », disait-il alors.

Occupation et liste noire

Un virage vers l’illégalité est abordé à Avignon. Le 3 juillet, des personnes disant appartenir à la CIP, ont volé de la nourriture dans une supérette afin, rapporte le Figaro, de « distribuer de la nourriture à plus pauvres qu’eux ». Sur les bancs des spectateurs, la petite affaire dérange : le vol n’était pas au programme du soutien à la juste cause d’une meilleure rémunération et protection de ceux qui font vivre le spectacle. De plus, des bruits circulent, des menaces planent. La CIP a interdit, le 1er juillet, aux membres du gouvernement, jugés tous à l’aune de l’infamie d’avoir laissé des syndicats décider entre eux des règles du chômage, de se présenter au spectacle sous peine d’annulation. Chose assez folle, le gouvernement obéit, provoquant des situations ubuesques d’évitement, qui donnent à ce festival une ambiance quasi insurrectionnelle.

Sur Facebook on peut lire un témoignage relayé par les pages du si important CIP : « Hier soir au Mucem pour le FID, les [ceux qui se nomment] « Interlutttants » présentent au ministre de la culture A. Filippetti la liste des Persona non grata dans les spectacles depuis le 1er juillet. Ils sont calmes et détendus, le ministre veut prendre la parole : les interluttants quittent la scène suivit des trois quarts du public et laissent la ministre seule… ». Dans ce drôle de jeu du début de l’été, le pouvoir politique est la cible par excellence.

La liberté de la presse, nouvelle cible de la lutte

Après les ministres, les journalistes sont à leur tour menacés d’être responsables de l’annulation. La phrase semble anecdotique, elle n’en est pas moins grave. Suite à un article très critique envers les méthodes d’actions des intermittents et précaire, Armelle Heliot, critique reconnue par tous les artistes, s’est vue, toujours sur Facebook où le combat est extrêmement relayé, menacée d’être portée sur la liste noire nommée « Personae non grata ». Qu’en sera t-il dans les salles ? Nous verrons, mais le réflexe du délit d’opinion n’est pas loin.

Alors que le Festival d’Avignon ouvre tout en étant fermé pour sa première journée, Olivier Py a rappelé que la grève était un acte personnel et qu’il laisse le droit à chacun de l’exercer. La liberté de parole en est une autre, et chacun en est le gardien à tout moment. Cet insigne textile, pensé par le Festival d’Avignon se retrouve assimilé à des méthodes d’action très radicales et doucement s’inscrit, malgré lui, et en opposition totale avec la pensée d’Olivier Py, dans une triste généalogie, où se retrouvent pèle-mêle-triangles roses; étoiles jaunes et divers insignes de partis. Cette parcelle d’étoffe signe le recul idéologique profond de tous ceux qui circulent autour du Festival. Il témoigne d’une peur : la peur de l’affrontement, la peur de rappeler que la majorité a raison de la minorité, la peur de dire que la règle démocratique doit être respectée, la peur de s’autoriser à penser que parfois, il est plus important qu’un spectacle ait lieu.

Un étonnant silence

Le public d’Avignon est d’accord pour laisser parler ceux grâce à qui, tous aficionados, vivent par le spectacle. Mais, en fait et lieu d’humains, chaque soir nous entendons une voix enregistrée, énonçant un beau texte très clair, qui présente comme une infamie la ratification d’un texte négocié entre syndicats. On doute ? Serait-ce plus efficace que l’habituelle « annonce portable » ? Pas sur. Espérons que le passage à l’acte que forment les arts de la scène inspire les professionnels et les responsables de cette édition. L’acte, celui qui tranche dans la réalité, qui met fin aux discours tautologiques, à la jouissance infinie de ceux qui parlent de leurs souffrances sans entendre celle de ceux qui ont traversé la France ou le Monde pour jouer, pour rencontrer, pour changer. Chaque pas de recul face à la peur est un pas de trop. La scène du festival d’Avignon est un lieu symbolique où la France entière rejoue sa relation à sa propre démocratie : c’est ici plus qu’ailleurs qu’il ne faut rien céder à la peur.

Notre dossier « Grève des Intermittents »

Focus :  qu’est-ce que l’intermittence ?

Visuel : © Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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