Politique culturelle

David Nathanson : « On a un festival qui a l’air de se porter bien parce qu’on a tous les ans de plus en plus de spectacles, mais on a aussi beaucoup de compagnies qui en crèvent »

David Nathanson : « On a un festival qui a l’air de se porter bien parce qu’on a tous les ans de plus en plus de spectacles, mais on a aussi beaucoup de compagnies qui en crèvent »

24 juillet 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

A l’heure où le OFF d’Avignon recense prés de 1600 spectacles, nous avons souhaité rencontrer à nouveau David Nathanson, président des Sentinelles, cette association qui veut rendre les choses plus transparentes et dénoncer cette inégalité qui fait reposer le risque financier et artistique uniquement sur les compagnies.

Nous nous étions rencontrés l’année dernière au moment du lancement des Sentinelles. Que s’est-il passé depuis ?

L’association vit plus facilement en dehors du temps du Festival parce que tout le monde est moins pris. Pendant le festival, c’est un peu plus compliqué de faire des réunions. Durant l’année qui s’est écoulée, nous avons invité tous les théâtres d’Avignon à venir discuter avec nous autour d’une table ronde. On a fait cette proposition à un peu plus d’une centaine et, finalement, nous avons fait une réunion à Avignon qui a réuni 15 théâtres. L’objectif c’était de dire : on est Les Sentinelles, on est dans une démarche de discussion, d’ouverture, on veut que vous nous racontiez comment vous fonctionnez. On a besoin d’avoir une discussion avant d’être dans une démarche plus agressive, plus revendicative. Peut-être que tous les problèmes peuvent-être résolus… Après on n’est pas complètement naïfs.

Quand on s’était vu l’année dernière, vous aviez deux grands chevaux de bataille : le premier était de jouer dans un théâtre en état de marche, et l’autre qu’il n’y ait pas de sacrifices artistiques. C’est toujours d’actualité ?

Exactement. À cette réunion, il y avait une dizaine de théâtres, dont les Carmes, des petites salles comme le Théâtre des Lilas, les Lucioles ; vraiment des théâtres très différents, des théâtres avignonnais, et d’autres, qui nous ont dit que si on venait à Paris, ça pouvait les intéresser. Au final, on s’est retrouvé avec une trentaine de théâtres qui avaient envie de discuter avec nous. Ils nous ont expliqué qui ils étaient, quels étaient leurs problèmes. Il y avait David Teysseyre du « Cabestan » qui nous a rejoint. Il y a eu des scènes assez drôles où les théâtres s’échangeaient leurs bons plans d’assurance. Le directeur du Cabestan nous a expliqué, chiffres à l’appui que le festival n’était pas rentable ; Or il a ouvert une salle deux mois plus tard qui s’appelle l’Optimist. Ne pas nous dire qu’il ouvrait une salle alors qu’il en a déjà deux, ce n’est évidemment pas complètement anodin dans la démarche d’un directeur de théâtre à Avignon. Mis à part ça, cette réunion était vraiment une discussion ouverte, il n’y a eu aucun engagement. Parce qu’on ne leur en demandaient pas non plus.

Concrètement, aujourd’hui, nous n’avons rien obtenu sur le fait de ne pas se contraindre artistiquement. Les créneaux en 2019 sont aussi courts qu’en 2018, voire plus. Il y a des nouvelles salles comme la Reine Blanche, les Gémeaux. Il ne me semble pas qu’il y ait plus de créneaux dans chaque salle. Si nous sommes très honnêtes, on n’a rien obtenu de concret, c’est-à-dire que sur les contraintes artistiques, si on est une compagnie, on est toujours condamné à faire un spectacle en se projetant à Avignon. C’est-à-dire faire un spectacle qui ne doit pas durer plus d’une heure et demie avec un décor qui peut se monter en 10 minutes et s’enlever en 5 minutes… (il y a des exceptions, mais très peu).

Le théâtre en état de marche : ça n’a pas changé si ce n’est que globalement, aujourd’hui, il y a des théâtres qui savent qu’on existe et qui savent qu’on a des revendications. Eux, ils sont plus forts pour l’instant. Maintenant on essaye d’informer les compagnies, on en a de plus en plus qui nous suivent et qui ressentent le besoin de nous suivre. Les Sentinelles rassemblent, d’une année sur l’autre, 80 adhérents. Mais il y a de nouvelles compagnies qui se créent. C’est justement le propre du festival, tous les ans, il y a des compagnies pour qui c’est le premier Avignon. Il y a quelque chose qui s’inscrit dans l’inconscient des compagnies : c’est qu’on a le droit de demander des choses. Il ne va plus complètement de soi que les choses sont acquises, c’est-à-dire que c’est le théâtre qui fait la loi et qu’on doit se plier à son desiderata. Cette idée-là est très importante. Maintenant ça n’est pas gagné. On m’a rapporté les propos d’un directeur de théâtre qui a dit à une compagnie : si vous voulez pas venir à ce prix-là ou avec ce mode de fonctionnement là, moi je m’en fous, j’en ai 15 derrière.

Mais quelle est la relation entre Les Sentinelles et le Off ? 

Elles sont plutôt bonnes parce qu’on voit que ça va dans le bon sens… Moi, il y a des choses que je voudrais éclaircir sur le fonds de professionnalisation, notamment, qui est une bonne chose. Je trouve que Avignon Festival & Compagnies (AF&C) gagnerait à être plus clair sur le fonds de professionnalisation parce qu’il y a plein de compagnies qui ne comprennent pas comment c’est attribué. Par exemple, le Train Bleu a l’impression que, pour certaines raisons, les compagnies qui viennent chez eux n’ont pas le fonds de professionnalisation. Il y a d’autres choses intéressantes comme les débats de l’association AF&C ; par exemple il y avait une commission de travail sur l’affichage.

Les affiches sont maintenant affichées en local. Le format est imposé par la ville, on n’a plus le droit aux immenses affiches, on n’a pas le droit aux guirlandes, on n’a pas le droit d’afficher sur les panneaux de signalisation, mais ça n’est pas toujours respecté… Il y avait une commission de travail au sein d’AF&C qui se demandait est-ce qu’il faut continuer d’afficher, rien que d’un point de vue écologique. Moi je parle en mon nom, et pas en celui des Sentinelles, je n’affiche pas et je pense que ça ne sert à rien. Nous on accompagne AF&C qui lance des pistes et, comme nous on est un regroupement de compagnies, on peut relayer ces choses-là. L’inscription au catalogue du off reste payante : 313 euros pour les compagnies.

Ce qui est surprenant concernant le Off, c’est que le public ne sache pas du tout comment ça fonctionne. Personne n’est au courant que des compagnies payent très chers, avec des créneaux autour de 15 000 euros… Est-ce que ça serait possible de demander aux théâtres d’afficher leurs tarifs ?

Ça fait partie de notre boulot aux Sentinelles d’informer le public. On le fait comme on peut, en discutant, mais ça reste compliqué. Je pense que les théâtres ne voudraient pas afficher leurs tarifs. Ils affichent le prix de la place mais ne disent pas ce qu’ils payent. Et s’ils devaient le faire, ils demanderaient contractuellement aux compagnies de ne rien dire. Pour le public, j’incite les gens à dire leur ressenti par rapport aux salles. Il y a des théâtres qui accueillent le public de façon aberrante, avec une seule petite clim pour 120 places et des gens crèvent de chaud. Par exemple, dans mon théâtre, il y a une place qui est quasiment sans visibilité, j’ai décidé de ne pas la mettre en vente. Il y a un nouveau théâtre avec deux immenses salles qui a coûté très très cher ; on m’a rapporté que dans une des deux salles, si tu fais plus d’1 mètre 70, tu as les genoux dans le voisin. On incite le public à se plaindre directement auprès des salles s’ils estiment être mal reçus. De dire « Si on crève de chaud on ne reviendra plus ». J’ai un ami qui a lancé l’idée des Sentinelles du public. Il m’expliquait, qu’un jour, il était dans une salle pour voir un spectacle, et à la fin, la compagnie arrive pour démonter le décor. Ça casse tout ! Il va essayer de monter ça, j’espère que ça va prendre, que le public se mette à dire ce qu’il pense du festival.

Je finis mercredi ; mon théâtre s’est calé sur les dates du In. Depuis deux ans, aux Sentinelles, on se demande si on ne devrait pas faire un truc à la hussarde, ne pas respecter les dates votées en Assemblée générale AF&C. Ça n’a pas tellement bougé. La semaine hors In est toujours vide, la Machine de Turing va remplir jusqu’au bout. Ceux qui font le plein depuis le début vont continuer. Tous les autres, la grande majorité, ceux pour qui ça ne marche pas, c’est une catastrophe.

Est-ce que les sentinelles jettent un œil sur les compagnies qui lâchent l’affaire ? Depuis le début du festival des rumeurs circulent sur le fait que 300 compagnies seraient parties au bout d’une semaine…

Un journaliste m’a dit vouloir écrire un papier sur les compagnies qui arrêtent le festival plus tôt que prévu, et m’a parlé de ce chiffre de 400 compagnies. Moi je n’y crois pas du tout.

On va demander aux théâtres de communiquer mais le problème c’est que personne ne veut rien dire là-dessus. On a, d’un côté, les compagnies qui ne veulent pas dire si elles ont arrêté le off au bout de 15 jours, parce que ça n’est pas bon pour leur image. Et de l’autre côté, le théâtre qui ne fait pas le plein et qui ne voudra pas l’avouer. Je pense que ce chiffre de 400 est complètement fantaisiste. Il y a 1 592 spectacles, il peut pas y avoir 400 compagnies qui arrêtent. Quand tu as payé ton hébergement et ta location au mois, tu as intérêt à continuer. Pour avoir cette info, il faudrait avoir réservé tous les théâtres.

On arrive à la fin du festival, quels sont vos combats pour 2020 ?

Pour ce qu’on veut obtenir, ça n’a pas changé : en novembre – décembre, on va publier la fameuse Charte des théâtres qui va répertorier une vingtaine de points. On a envie d’être très radicaux, de demander le meilleur, et c’est compliqué parce que l’on sait que si on demande 20 points très radicaux, on va avoir beaucoup de théâtres qui vont se retrouver avec seulement un ou deux points de rempli. Comme un guide, on va dire tel théâtre a 12 sur 20, ce qui est déjà très bien. Je suis allé à l’Assemblée Nationale rencontrer le député Jean-François Cesarini avec lequel je me suis entretenu sur l’extrême fragilité du festival d’Avignon off. On a un festival qui a l’air de se porter bien parce qu’on a tous les ans de plus en plus de spectacles, mais on a aussi beaucoup de compagnies qui en crèvent, des programmateurs qui viennent moins et programment de moins en moins. C’est important d’en parler au député. Nous savons que nous avons son soutien, et c’est précieux. Notre mission est que la charte soit signée, diffusée, et surtout que les compagnies soient informées. Il faut qu’il y ait de moins en moins de compagnies qui payent des sommes extravagantes pour des choses qu’elles ne pourront obtenir. C’est du militantisme et donc un travail de longue haleine.

Une dernière question. Pourquoi reprendre à Avignon Le Nazi et le Barbier ? Vous pourriez militer sans avoir besoin de jouer ?

C’est avant tout le plaisir de jouer, je suis payé pour ça. Cette année, je suis dans un théâtre associatif, qui ne me coûte pas cher. Je n’ai pas de pression économique et pas, non plus, la pression des programmateurs parce que je n’ai fait aucune diffusion. Je le fais à l’inverse de ce pourquoi la plupart des compagnies font Avignon. C’est exceptionnel. Je le fais cette année mais mon prochain projet ne se déroulera pas de la même façon. Il faudra beaucoup d’argent. Cette année, c’est une petite parenthèse que je m’offre.

 

Le site des sentinelles est ici.

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

One thought on “David Nathanson : « On a un festival qui a l’air de se porter bien parce qu’on a tous les ans de plus en plus de spectacles, mais on a aussi beaucoup de compagnies qui en crèvent »”

Commentaire(s)

  • Geneviève Brissot

    c’est dans le théâtre des Gémeaux où l’on a les genoux dans le fauteuil du rang précédent. j’ai écrit au théâtre, et j’ai eu une réponse ironique, Mr Serge Paumier m’a répondu qu’il faisait 1m76 et qu’il n’avait aucun problème. Moi aussi j’encourage les gens à rouspéter auprès des théâtres, quand l’accueil, l’assise, la clim ne sont pas au rendez-vous. Mais je crois que peu de gens le font, puisque rien ne change.
    bien cordialement
    Geneviève

    juillet 24, 2019 at 16 h 32 min

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