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« Occupons, occupons, occupons ! »

« Occupons, occupons, occupons ! »

17 mars 2021 | PAR Camille Bois Martin

Depuis plus d’une semaine, le mouvement d’occupation des théâtres ne cesse de prendre de l’ampleur. Ce matin du 17 mars, environ 59 théâtres sont occupés ; dix fois plus qu’il y a une semaine. 

Partout et dans toute la France

De l’Odéon depuis le 4 mars, jusqu’aux 59 autres institutions qui ont rejoint le mouvement, les occupants des théâtres français n’ont pas l’intention d’abandonner. Si la ministre de la culture Roselyne Bachelot avait jugé ces occupations « inutiles » et « dangereuses » lors des Questions d’actualité de l’Assemblée Nationale le mercredi 10 mars, le lendemain, les annonces du Premier ministre Jean Castex promettaient 20 millions d’euros en plus pour aider la culture. Pourtant, les revendications restent les mêmes et entendent encore aujourd’hui recevoir une réponse plus concrète au sujet de la réouverture des lieux culturels et d’un plan d’aide financière. 

La culture toute entière s’élève et occupe les lieux où, faute de pouvoir les ouvrir, on tente de ne pas mourir. Le  mouvement devient global à mesure que le monde du théâtre est rejoint par celui de la musique à Bordeaux, ou encore par celui de la danse à Montpellier. Pour pouvoir continuer, l’heure semble être au rassemblement.

Une jeunesse qui prend les devants 

Les étudiants et jeunes intermittents, absents des décisions du gouvernement, ne le sont pourtant pas des manifestations ; à Bordeaux, face au Grand Théâtre, ces derniers criaient leur colère. Organisé par l’école du TnBA (Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine), le sit-in s’est tenu toute la journée du 14 mars de 7h30 à 17h30 et a rapidement été rejoint par les élèves du Conservatoire de musique de Bordeaux Jacques Thibaud. Un ras-le-bol commun à toute la culture que les étudiants ont exprimé au cours de diverses performances musicales ou de danse rythmées de discours ; quand la parole n’est plus permise, l’art permet de continuer à s’exprimer.

Juliette Tomyn, élève du Cours Florent de Bordeaux, présente lors de la manifestation, se rappelle crier en cœur « on est vivant » – cri à la fois rassurant et éloquent. Les étudiants sont toujours là, mais pour combien de temps? « La manifestation ressemblait parfois presque à un spectacle. C’était vivant » confie-t-elle. Une phrase en particulier a retenu son attention, reprenant tristement la célèbre chanson de Dalida : « On va mourir, et ce sera même pas sur scène »

Devant le Théâtre des quartiers d’Ivry, dans la périphérie de Paris, une affiche martèle cette même inquiétude : Ivry-sur-Seine devient « Ivry sans scène« . Une jeunesse aussi motivée qu’inquiète se mobilise et s’organise – l’occupation a une page Facebook, une cagnotte, et même un nom, « TQI H24 ». Le groupe s’est constitué de « manière spontanée » selon Izabela, référente du mouvement ; pour beaucoup d’entre eux, c’est même la première action militante, encouragée justement par une telle situation. L’occupation, pour pouvoir durer dans le temps, se fait par roulement, chacun remplaçant l’autre quand les signes de fatigue se font ressentir.  Au gouvernement, cette jeunesse demande simplement d’être écoutée : « Venez vous asseoir à notre table pour discuter avec nous. La jeunesse est en colère, ce n’est pas une menace, c’est un constat. Il n’y a qu’à sortir dans la rue pour le voir« .

Pour Izabela, cette impression d’invisibilité ou d’être relégué au second plan vaut aussi pour le Ministère de la Culture en lui-même, dont elle déplore le manque de financement. Cette dernière est en contrat d’intermittence, mais elle définit cette opportunité comme « un coup de chance » par rapport à la situation de nombre de ses camarades :  » Souvent on nous dit ; “s’il n’y a pas de rôle pour vous, créez” ! Nous on veut bien mais avec quel argent ? « , car la crise sanitaire actuelle n’a finalement fait que souligner une situation déjà problématique auparavant. Au TQI, les revendications se projettent en effet au delà de la pandémie (et du secteur culturel) pour réfléchir à la manière dont cette même jeunesse du spectacle souhaite s’inscrire au sein du futur paysage culturel, dans un système « qui est à repenser ». 

Les chorégraphes rejoignent la danse 

Depuis le 12 mars, l’ICI-CCN (Institut Chorégraphique International – CCN Montpellier/Occitanie / Pyrénées / Méditerranée) s’est rallié également à la cause ; seul lieu de danse occupé en France. Pour son directeur Christian Rizzo, cette décision s’inscrit en continuité avec des mouvements de protestations qui concernent le monde de la culture tout entier ; « Je ne me sens pas occupé, je me sens traversé » raconte-t-il.

« Mon projet est transversal, il croise la danse, le théâtre, la musique… Donc ils sont chez eux. » 

L’ICI-CCN est en effet aussi occupé par des acteurs du monde du théâtre (membres du Syndicat National des Arts Vivants, de la CGT Spectacle, intermittents précaires du Languedoc, étudiants…). Sur place, ces derniers étaient les bienvenus ; les gradins ont même été démontés pour en faire des lits et pouvoir les accueillir. « Ils ont tout notre soutien » réitère Christian Rizzo pour qui les revendications ne doivent pas se faire par pôle mais selon un plan d’action qui tend à devenir de plus en plus massif et global. L’initiative de l’ICI-CCN permettra, il l’espère, une ramification plus large du mouvement qui n’envahira plus seulement les théâtres mais tous les autres lieux où la culture s’éteint peu à peu ; car, selon Rizzo, « il ne faudrait pas que les réouvertures de lieux se fassent sur des cendres« , rejoignant les mêmes cris de désespoir entendus à Bordeaux quelques jours auparavant, et placardés devant le Théâtre des quartiers d’Ivry.

Cette entraide apparait comme nécessaire afin de faire entendre les revendications de chacun, mais nous rappelle également à quel point le monde de la culture est un monde entier qui n’a de saveur que s’il est partagé. En particulier avec un public qui, aujourd’hui justement, s’en voit privé l’accès.   

Visuel : © Juliette Tomyn

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Camille Bois Martin
Étudiante en Master de Journalisme Culturel (Sorbonne Nouvelle)

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