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L’interview confinée de Carmen Mariscal : «la situation que nous vivons nous permet de nous arrêter et réfléchir sur la façon dont le monde était»

L’interview confinée de Carmen Mariscal : «la situation que nous vivons nous permet de nous arrêter et réfléchir sur la façon dont le monde était»

24 avril 2020 | PAR Laetitia Larralde

L’artiste Franco-mexicaine Carmen Mariscal s’est prêtée au jeu de l’interview confinée pour un entretien à son image : engagé, hyperactif et créatif.

Comment allez-vous ?
Bien, merci !

Est-ce que vous sortez encore un peu ou bien êtes-vous totalement enfermée?
Je sors seulement pour aller faire mes courses.

Quelles sont vos routines culturelles pour diminuer l’angoisse ?
Je lis des livres et articles abordant des thèmes sur lesquels je travaille depuis des années, notamment la maison !
J’écoute des podcasts culturels pendant que je fais du sport ou je cuisine, et je garde toujours un cahier à côté de moi pour prendre des notes de ce que je trouve intéressant. D’ailleurs je prends note de tout en ce moment !
J’écris et fais des petits dessins aussi. J’ai quatre cahiers que je remplis à grande vitesse, un à coté de mon lit, l’autre dans la cuisine, un autre sur ma table de travail et l’autre qui se promène avec moi d’une pièce à l’autre.

Je regarde aussi en ligne des interviews d’artistes ou commissaires d’expositions, des spectacles de danse contemporaine, et j´ai essayé de regarder des pièces de théâtre en ligne mais je n’y arrive pas, j´ai du mal à les apprécier dans un écran, le contact qu’on ressent dans une salle de spectacle avec les acteurs et les danseurs me manque, le contact n’est pas du tout le même.
C’est pareil pour les expositions, j’ai du mal à les visiter virtuellement. Il me faut être physiquement dans l’espace avec l’art.

L’enfermement est l’un des thèmes centraux de votre travail. Comment cette période résonne-t-elle en vous ?
Je travaille sur le thème de l’enfermement depuis plus de vingt ans, sur l’enfermement physique mais aussi mental.
J’ai été moi-même confinée pendant presque un an quand j’avis 22 ans à cause d’un accident de voiture et cette expérience m’a marquée énormément ; mais le confinement individuel, même si on est à l’hôpital avec d’autres, n’est pas pareil que quand la plupart de la planète est confinée.

D’un côté, la situation que nous vivons nous permet de nous arrêter et réfléchir sur la façon dont le monde était : tout allait trop vite, nous pensions devoir avoir tout de façon immédiate… En tant que société, nous ne pouvons plus vivre comme ça, c’est un système de consommation total qui crée des écarts de plus en plus vertigineux entre les êtres humains. J’espère qu’on va apprendre.
De l’autre côté ce confinement fragilise encore plus les personnes qui sont dans de situations difficiles, soit économiques, psychologiques ou qui vivent dans des foyers avec de la violence.

Vous êtes également engagée auprès d’associations d’aide aux femmes et enfants victimes de violences domestiques. La situation actuelle vous inquiète-t-elle ?
Énormément, c’est la première chose à laquelle j’ai pensé quand le confinement était annoncé.
Avec l’équipe de Chez Nous, nous avons créé une association à but non lucratif pour pouvoir lever des fonds afin de bâtir l’œuvre et organiser des activités autour, mais aussi pour soutenir et donner plus de visibilité à deux associations qui donnent un foyer sûr aux femmes et aux enfants victimes de violences domestiques.

On avait prévu d’organiser un événement le 17 mars à l’Institut culturel du Mexique (Paris 3) avec une table ronde sur l’art et les violences au foyer et une vente de tote bags au profit des deux associations que nous soutenons, mais ça a été annulé en raison du confinement.

Cette semaine nous commençons une nouvelle campagne de dons chez GoFundMe ; le profit ira à 2 associations (une en France et une au Mexique) car la violence de genre et sur les enfants a augmenté entre 30 et 70 % selon les pays et les associations ont besoin des fonds pour pouvoir accueillir plus des femmes et d’enfants.

Comment votre pratique vous aide t’elle en ce moment ? Quels projets ont été repoussés ? A quand ?
Je pense que ce qui m’aide le plus (et pas mal de mes collègues artistes et écrivains avec qui j’ai parlé) c’est que nous sommes habitués à travailler soit chez nous, soit seuls dans un atelier ; nous ne comptons que sur nous pour avoir une discipline de travail et nous avons besoin de beaucoup de solitude pour créer.
Mais souvent, ce qui me motive à finir les œuvres est d’avoir une date d’échéance : une exposition, la sortie d’un livre, un projet pour un appel à la candidature… le plus difficile maintenant est que beaucoup de dates sont annulées, mais aussi que nous n’arrivons pas à trouver le matériel pour créer certaines œuvres.
Cependant je pense que c’est bien aussi de ne pas avoir tout le matériel ni les dates car comme ça on peut plonger à l’intérieur de nous-mêmes et réfléchir vraiment à ce qu’on veut dire et comment et avec les moins de moyens possible.

Concernant les projets annulés ou repoussés, ils le sont tous !
Mon dernier projet à Paris, l’installation Chez Nous (voir notre article) sur la place du Palais Royal, a ouvert au public le 12 mars ; le même soir le Président de la République a annoncé les premières mesures pour faire face à la crise comme l’interdiction de grands rassemblements… Le public n’a eu que 4 jours pour voir l’œuvre avant l’annonce du confinement général. Alors, même si elle n’est pas annulée, il n’y a que les joggeurs, les personnes qui vont faire les courses dans le quartier et les oiseaux qui peuvent la voir… j’espère qu’on réussira à avoir un prolongement pour la laisser exposée plus longtemps.
Toutes les activités autour de l’installation sont également annulées : tables rondes, visites, une installation lumineuse et sonore. On avait un projet hors-les-murs dans le cadre d’Art Paris Art Fair le 31 mars qui a été annulé et la vidéo-installation dans le Beffroi du 1er, Place du Louvre, n’a été accessible qu’un jour, puis nous avons dû fermer…
En plus, je devais participer à la foire Art Paris avec ma galerie Ana Mas Projects et j’avais créé de nouvelles pièces pour l’occasion, mais maintenant la foire est annulée.
J’avais également une exposition à Mexico dont l’ouverture était prévue le 13 juin, heureusement nous avons réussi à la ‘sauver’ et à la reporter en janvier 2021.
La pièce de théâtre pour laquelle j’ai créé la scénographie, La Folle Enchère, devait se jouer dans un festival en France en juin, mais on espère qu’il sera décalé en septembre, on croise les doigts !

Partagez-vous ce que vous créez pendant ces jours et nuits confinés ?
Quand le confinement a commencé je me suis dit : je vais profiter de ce temps pour créer de nouvelles petites œuvres, des photos retravaillées, des dessins, retourner à faire des aquarelles, plein des choses… mais au bout de quelques jours je me suis rendue compte que je devais me laisser guider par un besoin de création qui relevait plus de la gestation que de la création d’œuvres en elles-mêmes, que je devais lire, écouter, écrire et faire des dessins très simples… Des traces de la pensée.
Au début je cuisinais beaucoup, j’avais un besoin énorme de « travailler en 3D » avec mes mains et comme je n’ai pas mon matériel de sculpture je me suis mise (comme je le fais souvent) à faire des gâteaux !
Mais, plus le temps passe, plus j’ai besoin de silence et d’être en face d’une feuille blanche.
En ce moment je me suis plongée dans l’écriture d’un très grand projet que j’ai commencé en 2016 et que, depuis longtemps, je savais que je devais reprendre. En plus j’avais déjà tous mes livres et mon matériel de recherche. Le thème est, encore une fois, la maison !

Pour passer à des sujets plus légers, quel est le défaut qui s’est révélé dans les premiers jours du confinement ?
Je pensais que j’allais lire des romans, regarder plein des films, faire des siestes et ralentir, mais mon défaut est que je ne peux pas être trop tranquille ! Je suis un peu une hyper active : quand je cuisine je ne peux pas faire un seul plat, je dois en faire au moins 3 ! Même dans les moments de réflexion, c’est de la réflexion hyper active car j’écris sans arrêt et je passe mon temps à lire ou écouter des choses qui ont à voir avec mes projets. Je suis une hyper active silencieuse (si cela existe !). Et comme je me concentre mieux la nuit, je peux vivre maintenant selon mon rythme naturel en me couchant tous les soirs entre 2 et 3 heures du matin. Je ne sais pas comment je vais faire quand la vie normale reprendra et quand je devrai à nouveau me lever très tôt !

La chose la plus incongrue que vous ayez faite pour vous occuper ?
Organiser tous les bouts de tissu que j’ai trouvé et les mettre par couleurs et textures dans la boîte à couture.

L’activité que vous avez découverte ?
Écouter de plus en plus des podcasts.

Quels sont vos espoirs et envies pour l’après confinement ?
Que les gouvernements prennent vraiment la cause de la violence de genre en considération et qu’ils donnent plus de moyens pour la prévention et pour aider les associations à soutenir les victimes.
Nous aussi pouvons réfléchir à la direction où l’on veut que nos sociétés et notre planète aillent, car la façon dont on vivait avant n’est plus soutenable, nous devons travailler ensemble de façon solidaire. La jeunesse m’inquiète, ils ont besoin d’espoir, c’est à nous de leur montrer l’exemple.

visuel : © DupifPhoto Paris

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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