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« Chez nous », amour et enfermement

« Chez nous », amour et enfermement

13 mars 2020 | PAR Laetitia Larralde

Les cadenas des ponts parisiens vous manquent ? Carmen Mariscal les a réutilisés pour une installation place du Palais-Royal, avec un nouveau contexte et un détournement de sens. Une dose d’art en plein air.

Il y a quelques années ont commencé à apparaître sur les ponts parisiens ces petits cadenas laissés par des couples d’amoureux. Petit à petit, les grilles des ponts, notamment du pont des Arts et du pont de l’Archevêché, ont commencé à s’affaisser sous le poids des cadenas qui s’accumulaient par milliers, créant une surcharge de plusieurs tonnes. La mairie de Paris a donc décidé de retirer grilles et cadenas, et Carmen Mariscal a proposé son projet de réutilisation de ce matériau.

Vivant à Paris, la vue de ces cadenas provoquait chez elle à la fois rejet et fascination à chaque fois qu’elle traversait l’un de ces ponts. Car d’un point de vue symbolique l’objet en lui-même est ambigu : il représente à la fois la sécurité et l’enfermement. Pourquoi vouloir signifier son amour par ce genre de symbole ? Est-ce un signe de l’insécurité amoureuse de l’époque, où rester ensemble est la plupart du temps un choix et non plus une convention sociale ? Cadenasser sa relation pour que personne ne puisse plus en sortir, et par là s’assurer d’une stabilité amoureuse ? Quand on pense aux violences domestiques, le symbole devient vite inapproprié.

C’est ainsi que Carmen Mariscal a construit cette petite maison avec les grilles et les cadenas récupérés par la Mairie. Tous entreposés dans un lieu qu’elle aime appeler «le cimetière de l’amour», elle y a sélectionné les grilles à poser sur sa structure. Près de cinq tonnes de métal en train de rouiller, sur des grilles en train de ployer, recouvertes de mots d’amour. Car chaque cadenas porte en lui la trace et les espoirs de ceux qui l’ont accroché.

Cette petite maison, qui semble d’autant plus petite qu’elle est entourée du Louvre et du Conseil d’Etat, au centre de cette place du Palais-Royal vaste et vide, amène un sentiment ambivalent. D’un côté l’objet attire l’œil indubitablement, entre brillance et accumulation, et d’un autre elle donne une sorte de sentiment d’oppression, à l’idée d’une maison qui pourrait s’effondrer sur ses occupants de par son poids propre, d’un amour qui deviendrait destructeur.

L’autre question qu’a soulevé cette mode d’accrocher son cadenas est celle du rapport de l’intime à la ville. Déposer une preuve d’amour dans l’espace public expose la vie privée au monde mais dans un même geste on laisse une trace de son passage, on s’approprie un bout de territoire. Mais ce geste innocent quand il est isolé devient destructeur quand il est démultiplié : le poids des cadenas endommage le patrimoine et jeter les clés à la Seine a également un impact environnemental.

Pour son inauguration le 12 mars, l’installation s’est illuminée de l’intérieur pendant qu’une voix lisait les noms sur les cadenas. Si vous ne l’avez pas vu, une seconde illumination aura lieu le 31 mars de 20h à 23h. Chez nous s’accompagne d’une vidéo en trois écrans projetée dans le beffroi de la mairie du 1er arrondissement, reconstituant le cycle de l’amour par ces cadenas.

L’œuvre de Carmen Mariscal résonne fortement avec l’actualité, faite de féminicides et de confinement. Et puisqu’on voit déjà apparaître de nouveaux cadenas sur les grilles de la maison, on se demande si cette œuvre qui parle au public ne devrait pas trouver un «chez-soi » permanent dans la ville.

Chez nous, de Carmen Mariscal
Du 12 mars au 28 avril 2020
Place du Palais-Royal, Paris
Le cimetière de l’amour, de Carmen Mariscal
Du 12 au 20 mars 2020
Beffroi de la Mairie du 1er arrondissement – Paris

Visuel : courtesy Chez Nous Projects

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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