Le mois du chrysanthème: Une bulle d’intimité

1 juin 2016 Par Aurelien Bouron | 0 commentaires

Parler de la mort, de la souffrance et de l’intime sur l’espace public est très inhabituel et bouscule, bouleverse même, nos habitudes occidentales. Nous écartons l’idée de mort le plus possible. Nous la parquons dans des cimetières, eux-mêmes loin du regard, en dehors des villes, ou cachés par de hauts murs. Nous avons peur de la mort, et nous n’en parlons pas. La compagnie Tandaim passe outre cette peur avec Le mois du chrysanthème, et provoque notre confort en nous emmenant dans une bulle d’intimité.

L’espace public, le théâtre de l’intime

Nous sommes sur le vieux port de Marseille, place Bargemon. Cette dernière est recouverte par de nombreux rectangles de pelouse, séparés pour laisser apparaitre des allées. Le cadre est magnifique, nous sommes au centre de Marseille et pourtant, c’est bien un cimetière que nous avons devant nous. Les rectangles sont des tombes, et les morts, de blanc vêtus, arrivent calmement et s’installent sous les regards des spectateurs et des passants.

Après une valse refermant la bulle dans laquelle nous nous étions inconsciemment installés, les 25 acteurs s’allongent sur leur tombe. Dans un silence absolu, des enfants viennent prendre la main des spectateurs pour qu’ils « visitent » les différentes tombes. Chaque personne a une souffrance à partager. Des histoires de cœurs brisés, de malheurs, de deuils inachevés, tirées de Douleurs Exquises de Sophie Calle. Des histoires courtes, et répétées sur chacune des tombes, nous donnant l’occasion de voyager de récit en récit, acceptant les émotions s’accumuler en nous. Et là, gît la force de ce spectacle. Le public interagit et se déplace sur les tombes pour écouter les histoires que chacun des acteurs et actrices a à raconter.

Le spectateur, ce confident

Nous avons interviewé Alexandra Tobelaim, la metteure en scène du Mois du Chrysanthème, et elle explique cette interaction. « Ce qui est très intéressant, c’est de créer une intimité entre l’acteur et le spectateur. Cette interaction facilite tout cela et crée des situations inattendues » explique-t-elle. Elle ajoute que « c’est la force de l’espace public par rapport au théâtre. On ne peut pas prévoir de quelle manière le spectateur va interagir ». La réalité lui accorde raison. Les réactions sont multiples et parfois fortes. Entre l’incompréhension d’une petite fille face au chant italien d’un des morts et la tristesse provoquée par certaines histoires, le public est un élément essentiel de ce spectacle.

La mise en scène est donc impeccable. Mailys, une jeune spectatrice de 21 ans parle d’émotions fortes : « On se sent emporter par les émotions que provoquent les histoires. Quand une actrice a raconté qu’elle voulait souffrir, j’ai immédiatement ressenti une très grande peine, comme si elle était devenue quelqu’un de proche, une amie ». Les autres spectateurs évoquent l’intimité voulue par la metteure en scène, certains expliquent même que plusieurs de leurs souvenirs remontent et donnent de la puissance aux histoires.

L’acteur au regard intimiste

Si la mise en scène rend l’interaction possible, alors les acteurs et actrices facilitent l’échange. Ils sont 25 et de tout âge. Des professionnels et des étudiants de l’ERAC (Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes) se partagent le spectacle. Les professionnels et les plus anciens d’entre eux transpirent l’expérience. Leur charisme est forgé par leur carrière, leur jeu d’acteur est façonné par les années. Les étudiants n’ont pas la même expérience et pourtant leur talent est visible jusque dans leur regard et leur sourire. Car oui, ce regard pendant cette parenthèse de 35 minutes, fait circuler toutes les émotions. Au-delà des mots, les acteurs allongés au sol fixent les spectateurs dans les yeux et leur parle presque en tête à tête. Ils confient leurs souffrances. Leur talent se fait encore plus indiscret à l’arrivée de la consolation. Les morts ne racontent plus d’histoire, se lèvent, et consolent les spectateurs, ou plutôt, les vivants. Un sourire, un câlin, une caresse.

Tout paraît si sincère, difficile de se souvenir que c’est un spectacle. Il faut dire aussi que tous ces comédiens sont impliqués dans ce projet. « Nous avons demandé à tous les acteurs de venir avec un rite funéraire d’une autre culture, et nous nous en sommes inspirés. Comme les pierres sur les tombes pour la religion juive, ou d’autre rites provenant du japon par exemple », explique Alexandra. Leur personnalité est donc présente dans ce spectacle et ça se ressent.

Bref, on aurait presque envie de rester dans cette bulle où l’émotion circule en toute liberté. Où nous ne savons pas où se trouvent le réel et le fictif, et tant mieux.

Visuel: AB


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