Avignon OFF 2018 : « Poil à gratter », un quotidien qui dérange

3 juillet 2018 Par
Magali Sautreuil
| 0 commentaires

« Le poil à gratter«  de la société, c’est ainsi qu’on pourrait définir cette pièce, dont vous ne ressortirez pas indemne. Face à une réalité qui dérange, celle de la misère humaine, pour une fois, vous ne détournerez pas le regard et, pour une fois, vous serez aller au delà des apparences avec ce spectacle présenté à l’espace Alya, au Off d’Avignon.

spectacle_21464

Face à vous, seule en scène, Chantale ( Adeline Piketty). Même si elle n’en a plus l’air, c’est une femme, une femme que la vie n’a pas épargnée. Autrefois médecin-psychiatre, elle vit désormais dans la rue : elle est devenue une SDF.

Que lui est-il arrivé ? Nul ne saurait le dire. Cependant, une chose est sûre : les limites à ne pas franchir n’étaient pas claires et sa bulle n’était aussi inviolable qu’elle le pensait. Mais maintenant, elle sait comment se protéger : elle camoufle sa féminité derrière des montagnes de vêtements trop amples pour elle, elle parle toute seule, elle sent mauvais… et aujourd’hui, c’est elle qui fait peur.

Malgré ses airs parfois féroces et ses nombreux tocs (répétitions des mêmes mots, écriture compulsive, jeu nerveux avec ses vêtements…), Chantale n’est pas folle. Au contraire, elle est lucide, bien plus que n’importe qui. Elle ose regarder la réalité en face. Elle observe et commente le spectacle de la vie, sans aucun tabou. Elle se plante devant vous, vous fixant sans sourciller des yeux, afin de vous interpeller et de ne vous laisser aucune échappatoire comme un lapin surpris par les phares d’une voiture. Elle pose des questions et émet des remarques qui nous dérangent. Aux bénévoles des « Restos du Corps », elle leur demande pourquoi les gens viennent en aide aux SDF si ce n’est pour s’acheter une bonne conscience. Au boulanger qui sort ses poubelles, elle lui hurle dessus, constatant qu’il y a plus d’argent dans nos poubelles que chez les Roumains ! Elle joue les donneuses de leçon et c’est le sens qu’elle a su redonner à sa vie : celui de « poil à gratter » de la société.

Toutefois, même si son apparence, son langage et son comportement, nous donnent parfois de nous enfuir, on ne peut s’empêcher de s’attacher à cette femme. Chaque rencontre qu’elle fait dans la rue nous fait découvrir une facette de sa personnalité et de son histoire. Et s’il y en a bien un qui sait comment la faire sortir de ses gonds, c’est David. David, c’est « un sale péquenot qui n’a pas plus de respect pour une femme que pour une vache », un SDF, ancien patron de bistrot spécialisé dans le cassoulet, dont Chantale tolère pourtant la présence et avec qui elle critique la société.

Mais, David, sur scène, on ne le voit, de même que Nina et sa nourrice Fatou, le boulanger, les bénévoles des « Restos du Corps »… Sur scène, il n’y a qu’Adeline Piketty, alias Chantale, qui incarnent à elle seule tous ces personnages, à l’aide uniquement de sa voix. Adeline prend aussi parfois la parole, pour nous parler à la troisième personne de cette Chantale qu’elle a croisée rue de la Roquette à Paris, pendant plus d’une dizaine d’années.

Le fait que Chantale soit seule en scène nous renvoie à sa solitude et à son isolement. La quasi absence de décors et d’accessoires renforcent cette sensation de dépouillement et de misère. Chantale traîne avec elle « son bout de trottoir », sa chaise et son cabas à carreaux, aussi bien dans sa bulle que dans les rues de Paris.

La plupart du temps, elle passe inaperçue. La plupart du temps, les gens l’ignore, change de trottoir… Mais Chantale est bien décidée à ce qu’on la remarque et à ce qu’on entende sa purge, son cri sourd et inextinguible, qui ne saurait laisser ni aucun spectateur, ni aucun être humain de marbre ! Un spectacle bouleversant !

Informations pratiques :

Du vendredi 6 au dimanche 29 juillet, à 14 heures 30 (relâche les 11, 18 et 25 juillet 2018), Espace Alya , 31 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon.

Durée : 1 heure 05 sans entracte

visuel : @Affiche officielle