Des raretés de Berlioz et de Beethoven servies par une dynamique direction de Jérémie Rhorer

18 janvier 2018 Par
Victoria Okada
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La Messe Solennelle d’Hector Berlioz, « redécouverte » après une étonnante péripétie, et Le Christ au Mont des Oliviers de Ludwig van Beethoven, un oratorio très opératique, ont connu une interprétation extrêmement dynamique au Théâtre des Champs-Elysées, le 16 janvier.

rhorer-jeremieLa Messe Solennelle de Berlioz fut sa première œuvre jouée en public. Lors de sa création en juillet 1825, le jeune compositeur de 22 ans a déjà écrit, selon lui, quelques œuvres conséquentes comprenant des chanteurs solistes, chœur et orchestre (opéra, cantate, oratorio et scène dramatique). Jean-François Le Sueur, une grande personnalité musicale de l’époque, reconnaît le génie du jeune homme, d’« une imagination inconcevable » dans cette œuvre. Le succès de la première assure l’avenir de Berlioz mais il brûle les parties séparées, tout en confiant la partition manuscrite à un violoniste belge Antoine Bessems qui aurait participé à la seconde exécution. À la mort de celui-ci en 1868, son frère, maître de chapelle à Saint-Charles-Borromée d’Anvers, hérite du manuscrit. Puis, plus un siècle plus tard, en 1991, on le retrouve dans la tribune de l’orgue de l’église. Cette péripétie est relatée avec plus de détail dans le programme par Franck Mallet, qui note également la mention trouvée sur la partition : « Cette Messe, entièrement de la main de Berlioz, m’a été donnée comme souvenir de la vieille amitié qui me lie à lui. — Antoine Bessems, Paris, 1835 ».
L’œuvre dure une heure, avec, effectivement, des idées déjà bien affirmées de grandeur et d’héroïsme, et surtout, de nombreux motifs réutilisés plus tard : Offertoire et Dies Irae du Requiem, ouverture du Carnaval Romain, Te Deum de Benvenuto Cellini… Le chœur est traité comme un personnage, les bois et les vents ont des couleurs particulièrement éclatantes, les cordes à la fois massives et chambristes. Si l’équilibre semble parfois bancal, la volonté de faire briller l’ensemble, dans l’affirmation, en même temps, de chaque pupitre, est plus que présente, et c’est justement cet aspect que Jérémie Rhorer éblouit l’auditoire. Sa direction, précise jusqu’au moindre détail, porte très haute cette composition encore quelque peu maladroite, dans une impulsion extrêmement dynamique.

Si la maladresse de Berlioz pour les parties solistes ne nous permet pas d’apprécier pleinement la performance des trois chanteurs, Le Christ au Mont des Oliviers de Beethoven leur offre davantage d’occasions pour faire briller leur voix. Dans cette œuvre clairement opératique plutôt qu’un simple oratorio, la notion de l’héroïsme y trouve également, associée à la conception musicale grandiose, avec une extraordinaire montée vers la fugue finale. C’est la figure de Prométhée, personnage si cher au maître de Bonn, qui est mis en avant, et tout l’effectif, orchestral, choral et soli, est là pour hisser ce symbole de rédemption au stade suprême et divin de l’humanité. Jérémie Rhorer déploie encore plus d’énergie en rendant son orchestre Le Cercle de l’Harmonie et le chœur Vokalakademie Berlin très réactifs, pour créer une étonnante unité à chaque moment. L’intensité de la partition est accentuée par l’attention portée, encore une fois, au moindre détail, à chaque note et à chaque phrasé, toujours extrêmement précis, afin de tisser une tapisserie sonore dense et vivifiante. La soprano Marita Solberg, le ténor Daniel Behle et le baryton Jean-Sébastien Bou sont à la fois expressifs et déterminés, apportant des touches luxueuses de rehaut à ce tissus épais : leurs voix s’élancent comme si elles faisaient appel à la force intérieure de l’être humain à la mesure de la puissance de Beethoven. Le Vokalakademie, dirigé par Frank Markowitsch, semblait timide tout au début du concert mais trouve progressivement une puissance et une homogénéité qui atteignent leur apogée dans Beethoven.

photo : Jérémie Rhorer © Elodie Crebassa