Opéra
Création en public de Point d’orgue à Bordeaux

Création en public de Point d’orgue à Bordeaux

12 octobre 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Bordeaux met à l’affiche la création en public du dernier opéra de Thierry Escaich,Point d’orgue, conçu comme l’envers de la Voix humaine de Poulenc, présenté dans un diptyque réglé par Olivier Py.

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Après une ouverture de saison avec Robert le diable de Meyerbeer en version de concert mise en espace, l’Opéra national de Bordeaux poursuit sa rentrée lyrique hors des sentiers battus avec la première en public du dernier opéra de Thierry Escaich, Point d’orgue, créé à huis clos au Théâtre des Champs Elysées en mars dernier, alors que la crise sanitaire fermait encore les salles aux spectateurs. L’opus se donne comme l’envers de La voix humaine de Poulenc, avec lequel il forme un diptyque réglé par Olivier Py, qui signe le livret.

Dans le dispositif scénographique modulable conçu par son complice de longue date, Pierre-André Weitz, le metteur en scène français ne se contente pas de mettre en regard les deux ouvrages. Si l’appartement où se déroule les deux drames se détache d’une façade d’immeuble anthracite, avec la voirie et son réverbère en bordure de plateau, comme une représentation pseudo-réaliste d’un rapport entre dedans et dehors – corroborée avec le littéralisme de l’apparition du chien seulement mentionné dans le texte –, il se fait aussi représentation psychologique et symbolique des sentiments et angoisses contradictoires qui bouleversent l’héroïne de Cocteau et Poulenc. Les rotations de la chambre à coucher imitent celles du geste de numérotation sur les antiques combinés, et renversent parfois sol et plafond, au gré des ballottements affectifs. Les lumières de Bertrand Killy semblent se souvenir de quelque Blow up d’Antonioni pour teindre, parfois, ce huis clos à la manière d’une chambre noire photographique, et accompagnent les séquences successives de cette rupture au bout du fil. Cette concentration dans l’expression est relayée par l’incarnation d’Anne-Catherine Gillet, qui équilibre pudeur et mise à nu. La concentration de l’émission et la sobriété de la ligne contribuent à une retenue idéale pour cette vulnérabilité sur le fil, au bord du gouffre.

On retrouve le même dispositif dans Point d’orgue, légèrement adapté. L’alcôve encore relativement coquette de la femme est devenue une chambre d’hôtel passablement sale et sordide où Lui est enfermé avec l’Autre, amant et tentateur aux allures méphistophéliques de cet homme en déréliction. Les rotations de la cellule intime font place à des translations latérales laissant apparaître le couloir ou la salle de bains, tandis que sur un fond de toile de ciel bleu s’esquisse une fugace échappée d’espérance au milieu de cet enfer sado-masochiste. La descente de celui que l’on devine être un compositeur en panne est décrite dans un texte aux confins de la logorrhée qui touche à tous les thèmes chers à Olivier Py, avec ce qu’il convient d’effluves politiques et mystiques, mais favorise aussi une caractérisation lyrique des personnages. La partition de Thierry Escaich ne se contente pas de façonner un panorama dramaturgique évocateur et efficace, elle s’attache également à calibrer la psychologie des rôles avec une modulation entre déclamation et écriture plus vocale. Jean-Sébastien Bou se révèle impressionnant dans les linéaments torturés de Lui, affirmés par un chant aux limites du théâtre. Cyrille Dubois condense la cruauté mordante de l’Autre, double maléfique incarné dans une facture vocale qui ne refuse pas une certaine virtuosité. Les quelques répliques de Elle permettent de réentendre les qualités d’Anne-Catherine Gillet. A la tête de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Pierre Dumoussaud met en avant la dialectique entre la ponctuation musicale et celle du verbe, dans une symbiose renouvelée de Poulenc à Escaich, qui rejoint la cohérence dramaturgique du diptyque – et rappelle combien une œuvre nouvelle mérite parfois une seconde écoute pour distiller ses vertus à partir de ses faiblesses.

Gilles Charlassier

La voix humaine, Poulenc / Point d’orgue, Escaich, Grand-Théâtre, Opéra national de Bordeaux, Bordeaux, du 4 au 10 octobre 2021.

© Eric Bouloumié

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Gilles Charlassier

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