Le piano fantastique d’Hélène Tysman

17 octobre 2017 Par
Laurent Deburge
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L’Institut hongrois de Paris inaugurait vendredi 13 octobre dernier sa saison musicale par un concert exceptionnel de la pianiste Hélène Tysman. Dans une atmosphère intimiste, sous la verrière d’un auditorium à l’acoustique intransigeante voire sévère bien que feutrée, Hélène Tysman nous conviait à une rencontre dont elle a le secret, qui est davantage une causerie qu’un simple récital.

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L’artiste présente son programme, dédié à Bach, Liszt (ici compositeur et transcripteur de Wagner) et Debussy, et placé sous le signe de l’inspiration et de la transmission. Elle introduit les œuvres en partageant sa vision, se faisant interprète au sens fort du terme, et permettant à l’auditeur de prendre conscience de la dimension nécessairement herméneutique de l’art du piano. Un des paradoxes de la musique est qu’on ne peut lui rendre justice qu’en s’engageant à la servir « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée et de toute sa force » comme dit la Bible. Ecouter Hélène Tysman en concert c’est se rendre compte que derrière chaque note jouée, chaque touche enfoncée, il y a un choix, une décision de timbre, de rythme ou de nuance, une réflexion portée par l’énergie vitale devenue discours musical.

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Le Bach d’Hélène Tysman, découvert lors de son récital donné au Goethe Institut en mai 2016, prend ici une nouvelle ampleur. L’introduction dramatique de la célèbre Fantaisie chromatique et fugue donne le ton d’un récital placé sous le signe de la dramaturgie, de l’action, et de l’évocation. Les images sont des histoires, des voyages. Ce qui frappe dans le jeu de la pianiste est cette alchimie rare entre clarté et dynamisme. Il ne s’agit pas seulement de tout entendre, il faut encore que cela porte un sens. L’approche architecturale, où les plans se détachent et la musique se fait volume et perspectives, que nous avions pu apprécier dans un récital Ravel donné à Neuilly il y a deux ans, et porté cette année au disque  chez Klarthe, s’est enrichie d’une dimension agogique encore plus marquée. La fonction du dynamisme, de l’alternance des nuances du pianissimo au fortissimo, n’est plus simplement spatiale ou orchestrale mais donne au travail du timbre un rôle de caractérisation lyrique. Les voix nous parlent, se parlent, dialoguent et racontent.

 

Dans la Fantaisie, la cathédrale d’arpèges amène au récitatif, qui prend sous les doigts d’Hélène Tysman son sens opératique et méditatif. La grandeur inspire le recueillement. L’âme de l’auditeur est alors prête pour la merveilleuse fugue, son thème lancinant et ses apothéoses sublimes et tragiques. Car il faut tenir le rythme, maintenir le suspense, ne pas abandonner le propos. Hélène Tysman possède le sens des « arches longues », comme on dit dans le domaine des séries télévisées, pour parler des enjeux de scénario qui courent sur plusieurs épisodes voire plusieurs saisons. Elle ne perd jamais le sens, c’est-à-dire la structure substantielle à tout récit.

 

« De la danse avant toute chose », pourrait-on dire pour résumer la première Partita de Bach dans la version d’Hélène Tysman. La liberté d’ornementation dont fait preuve la pianiste lui permet de s’approprier entièrement la partition tout en restant fidèle à la tradition baroque, et rappelle son appétence pour l’équilibrisme. Même dans la virtuosité orchestrale du Concerto italien, Hélène Tysman continue de danser sur un fil, et semble aussi forte que vulnérable, si par goût du vertige il lui arrivait de regarder l’abîme, du haut des sommets qu’elle arpente.

 

Liebestraum et Liebestod

 

Du rêve d’amour à la mort d’amour d’Isolde, la deuxième partie du concert invitait au romantisme capiteux et le piano trismégiste de Liszt faisait le lien entre Bach, le Cantor de Leipzig, père spirituel de notre hôte hongrois, et son gendre Wagner, le mystagogue de Bayreuth. Spécialiste reconnue de Chopin, Hélène Tysman se fait magicienne du son et maîtrise à l’envi le piano orchestral, impressionniste et hypnagogique.

C’est pourtant dans la dernière partie du concert, consacrée aux préludes de Debussy, qu’Hélène Tysman bouleverse, tant elle semble ici être dans son élément, naturellement chez elle, et s’exprimer le plus librement et le plus spontanément possible. Hélène Tysman pratique Debussy depuis longtemps, notamment sous la forme d’un spectacle (avec le conteur Yanowski) placé sous l’égide d’Edgar Allan Poe. Le Debussy d’Hélène Tysman se veut littéralement fantastique, traversé d’éclats fulgurant dans l’obscurité, nimbé d’halos lunaires découvrant d’étranges nixes jaillies du fond des eaux. Dans cet univers surréaliste et inquiétant, la pianiste laisse voir l’Ondine ou « Ce qu’a vu le vent d’ouest », deviner la Cathédrale engloutie, humer l’atmosphère de La Terrasse des audiences du clair de lune, sans jamais imposer l’image, tant il est entendu que le compositeur ne fait que proposer, entre parenthèses et après-coup, en fin de page, un titre suggérant une évocation possible. La bravoure des Feux d’artifices, préludant tragiquement au déclenchement du premier conflit mondial, préfigure bien la fission nucléaire, le crépitement instable d’une matière atomisée, dont le poème Vers la Flamme de Scriabine, quelques années plus tard, semble une reprise préconsciente annonçant le deuxième acte de la catastrophe, comme si non contents d’avoir tué les hommes, puis l’humain, ces derniers avaient voulu en plus dissoudre la matière des choses.

 

En achevant son concert par Chopin, donné en bis, Hélène Tysman opère une sorte de retour à l’origine, et boucle ce qui ressemble à un bilan d’étape, une odyssée marquant sans doute un tournant, une prise de date manifestant la maturité apaisée d’une artiste puissante, en pleine possession de ses moyens expressifs, prête à approfondir les voies ouvertes et à aborder de nouveaux rivages.

 

 

Concert du 13 octobre 2017

Institut Hongrois de Paris

92 rue Bonaparte

75006 Paris