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[Interview] Hélène Tysman : « Chez Ravel, tout est dans l’attitude »

[Interview] Hélène Tysman : « Chez Ravel, tout est dans l’attitude »

23 décembre 2016 | PAR Yaël Hirsch

La pianiste Hélène Tysman vient de sortir chez Klarthe l’album Maurice Ravel, Des Antiques aux Démons. A travers un choix très personnel dans l’oeuvre pour piano du compositeur, elle dresse un portrait tout en couleurs. Dans le cadre des Interviews réalisées avec l’Eicar, « Les lundis au soleil », nous avons rencontré la jeune virtuose qui aime réinventer la forme concert en mettant en scène ses interprétations avec des comédiens.

A noter : Hélène Tysman annonce déjà complet à la Philharmonie I pour son concert du 25 mars 2017 avec l’orchestre PasdeLoup.

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1. Comment vous sentez-vous après avoir passé autant de temps avec une figure aussi élégante que Maurice Ravel ?
Plus ça va, plus je suis émue autant par le personnage que par la musique de Ravel, on n’en finit jamais de découvrir des couches. A chaque fois que je le rejoue, je découvre des choses, c’est sans fin. Il y a tellement d’indications, c’est tellement précis qu’on parle souvent de « l’horloger Suisse » pour décrire Ravel. Son père était d’ailleurs ingénieur… Mais s’il y a cette sophistication, en même temps il a réussi à rendre sa musique universelle, ce qui donne une musique sans limites.

2. Passer par le piano pour faire le portrait de Ravel, c’est lui donner un éclairage singulier?
Connaitre Ravel par ce programme-là, c’est dépasser le Ravel du Boléro. Par le piano, l’on redécouvre la période, le début du vingtième siècle et l’on passe par l’amour vraiment intense de Ravel pour les classiques. J’ai découvert à quel point il aimait les architectures classiques et puis antiques, d’où le Menuet antique et le Menuet sur Haydn. Mais le piano permet aussi de dévoiler le Ravel sombre, le Ravel préoccupé par tout ce qu’il se passait en Europe, ou aussi simplement par des questions existentielles. Puis l’on passe au Ravel fantastique, presque psychédélique qu’on sent dans Gaspard de la nuit et l’on poursuit jusqu’à l’explosion finale. Bien sûr, j’aurais pu faire l’intégrale Ravel : tout pianiste rêve de l’enregistrer, un jour ou l’autre: c’est une complétude. D’autant plus que Ravel est tellement concis, qu’on peut sentir, toucher toute son œuvre en intégrale, ce qui n’est pas, par exemple, le cas de Beethoven. Et en même temps j’avais envie de raconter une histoire parce que je trouve que Ravel raconte une histoire dans chacune de ses œuvres. C’est intéressant de suivre un compositeur à partir de l’une de ses toutes premières œuvres, le Menuet Antique, jusqu’à la dernière, La Valse…

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3. Vous avez joué Ravel à Verdun. Les démons du temps du compositeur étaient-ils présents?
C’était très particulier. Je ne voulais pas non plus accentuer, dire que j’allais jouer La Valse de Ravel comme ça pour ne pas déprimer le public. Mais quand j’ai présenté le programme, c’est l’inverse qui s’est produit : je partagé la musique de quelqu’un de très fort. Je n’avais jamais été à Verdun moi-même et il y a quelque chose de cathartique dans cette valse composée par Ravel quand il était quasiment paralysé et quand la guerre a explosé. Il ne pouvait quasiment plus composer, il voulait absolument s’enrôler dans l’armée. Je pense qu’il s’est posé beaucoup de questions par rapport à cet engagement, mais que c’était davantage pour faire quelque chose d’utile, de physique contrairement par exemple au nationalisme de Debussy à la même époque. C’est ça qui est magnifique, chez Ravel : tout est dans l’attitude. On sent qu’il incarne vraiment ce qu’il est. Il a soutenu la musique autrichienne ou Bartók à l’époque où le nationalisme était en vogue. Il a composé des musiques d’inspiration espagnole, arabisante, hébraïque. Il disait : « Si je devais faire quelque chose sur un thème arabe, ce serait plus arabe qu’une musique locale ». C’est sur une musique locale espagnole qu’il a composé Alborada del gracioso. Enfin, il y a eu cette commande de Diaghilev qui lui a proposé d’écrire un ballet. Il a donc composé cette valse qui n’était absolument pas faite pour être dansée et qui, finalement, est restée un poème chorégraphique pour orchestre. Elle est en deux parties. Ça commence par un hommage, quelque chose de construit, tout à fait beau, lisse, sensuel et tout à coup on sent qu’il y a quelque chose, une folie qui arrive et là on ne peut plus rattraper la chose et tout explose. La deuxième partie, c’est le grain de sel qui vient détériorer la machine et qui la rend folle. Cela fait écho à un monde qui devient complètement fou.

4. Pourquoi avoir choisi cette valse plutôt que le Tombeau de Couperin?
Parce qu’il fallait faire un choix. L’enregistrement permet de tendre vers la perfection. Et faire un disque, c’est avant tout choisir ce qu’on a envie de jouer, il faut que ce soit une nécessité. Il se trouve que ça fait longtemps que j’avais envie d’enregistrer La Valse. J’avais en tête des versions de Petrouchka par Emil Gilels… J’aurais pu faire le Tombeau de Couperin, mais ce sera pour l’intégrale… C’était plus original aussi de ne pas se dire que l’album devait être un hommage à la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas un hommage en fait, c’est juste une traversée des Antiques aux Démons, c’est plus universel que la Première Guerre mondiale.

5. Donc une partie de votre Ravel, c’est vraiment le Ravel de la jeunesse, énergique et puis il y a aussi ce dernier Ravel que décrit le roman de Echenoz…
C’est étrange, je n’arrive pas à imaginer Ravel jeune. Pour moi il est né vieux et sage. Et puis en même temps il a gardé son émerveillement d’enfant, c’est à la fois un enfant mais avec un visage de vieille personne comme sur sa photo la plus connue… Mais dans sa première œuvre, ce Menuet, il y a cette énergie. Et puis déjà sa marque, son langage. Le fait de l’associer à Echenoz dont le livre très fin retrace tout le personnage à partir de la création de La Valse, ça m’a beaucoup aidée. Parce que pour interpréter une musique on a besoin de voir ce qui a fait surgir la note, ce qui vient avant. Avec ça, on se met dans le parfum, les notes de l’auteur..

6. Pour interpréter Ravel, vous partagez parfois la scène avec des acteurs…
Oui Dominique Pinon, je l’ai déjà donné deux fois avec lui. On associe ça avec des diaporamas, un décor et son interprétation du texte qui fait rire. Le texte est tellement acerbe et on entend le public rire tout à coup… Ça apporte cette légèreté à mon interprétation des œuvres fortes, intenses profondes… Il y a un côté léger, très léger, très drôle, presque absurde.

7. Vous aimez mettre en scène la musique?
Oui j’aime ça. La première fois que j’ai commencé à faire ça c’était avec Francis Huster, au Festival Chopin de Nohant, autour de Musset et Chopin. J’ai fait du théâtre quand j’étais enfant, j’étais à l’Ecole des enfants du spectacle à Paris. Pour moi, c’était un monde presque féérique où l’on invente tout. Je ne pensais même pas que c’était possible d’en faire son métier. La question ne se posait pas pour moi : c’était la musique et rien d’autre. Et puis j’ai vu qu’on pouvait mélanger les choses : de la même façon que Liszt a inventé le récital au XIXe siècle, il me semble qu’il y a d’autres formes à inventer aujourd’hui et que le récital peut-être autre chose qu’un concert. Avec le travail des comédiens, j’aime bien me dire que le public entend l’histoire, comprend, c’est moins abstrait que la musique.

Hélène Tysman, Ravel, Des Antiques aux Démons, Klarthe, 2016, 15 euros.
1. Menuet Antique
Gaspard de la nuit
2. Ondine
3. Le Gibet
4. Scarbo
5. Menuet sur le nom de Haydn
Valses nobles et sentimentales
6. Modéré – très franc
7. Assez lent – avec une expression intense
8. Modéré
9. Assez animé
10. Presque lent – dans un sentiment intime
11. Vif
12. Moins vif
13. Épilogue – lent
14. Pavane pour une infante défunte
15. La Valse

visuel : couverture du disque et YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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