[Critique]« Les ogres », les beaux monstres de Léa Fehner

6 mars 2016 Par Olivia Leboyer | 0 commentaires

les ogres 3

Après « Qu’un seul tienne et les autres suivront » (2009), Léa Fehner nous offre un très beau film, puissant et dérangé : la vie d’une petite troupe de théâtre itinérante, sorte de noyau nucléaire prêt à imploser. Les Ogres sort le 16 mars, ne le manquez surtout pas.

Note de la rédaction :

Comment filmer, à la bonne distance, la vie de ces gens de théâtre et, pari encore plus risqué, de sa propre famille ? Léa Fehner prend ces difficultés à bras le corps, sans peur, pour raconter une magnifique histoire de passion et de famille. Jouer du Tchekhov, aimer, c’est un même élan pour se sentir vivant. Mais cela va plus loin encore : ce qui anime ces comédiens ambulants ressemble, par instants, à une sorte de transe, ou de pulsion dévoratrice. Comme chez Victor Hugo, ils sont devenus des monstres, touchants, fragiles et terribles.

Le directeur de la troupe, François (François Fehner, père de Léa), aveuglé par un ego démesuré, tombe soudain dans une profonde fatigue morale : en revoyant un ancien grand amour (lumineuse Lola Duenas, remarquée dans Les Femmes du 6e étage), il perd d’un seul coup le goût des choses. Des scènes d’une grande violence verbale et d’une grande beauté l’opposent à sa femme (superbe Marion Bouvarel, au regard de bête en panique) et à sa fille, toujours dans l’ombre (Inès Fehner). Comme dans La Bataille de Solferino de Justine Triet, la brutalité des disputes, énormes et irréparables, porte aussi une tendresse déçue.

Le couple formé par Déloyal (Marc Barbé), brisé par la mort de son jeune fils cinq ans auparavant, et la belle Mona (Adèle Haenel, toujours aussi marquante), tout de guingois, nous émeut avec force. Animal, oscillant entre le rire sain et les pulsions diverses et variées, l’amour, au sein de cette troupe, se vit dans la promiscuité, sous le regard de tous. Et la sphère de l’intime, complètement déstructurée, se livre parfois sans pudeur, dans l’outrance et le spectaculaire. Ainsi de François, qui ne sait aimer qu’en blessant.

« D’ici ce soir, nous devons paraître normaux, bourgeois et propres » lance François à sa troupe hilare : « Il y a du boulot ! ». Affreux, sales et méchants, terriblement vivants et humains.

Un grand film : dans sa démesure, ses échappées romanesques, son lyrisme, Les Ogres captive et bouleverse. Lors de la projection, les plombs ont sauté, ironie plaisante : comme si le film explosait, crevait l’écran.

Les Ogres, de Léa Fehner, France, 2016, 2h24, avec Adèle Haenel, Marc Barbé, François Fehner, Marion Bouvarel, Inès Fehner, Lola Duenas. Sortie le 16 mars 2016.

visuels: affiche, photo et bande annonce officielles du film.


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