William Kentridge, une anima politique au Jeu de Paume et au Louvre

8 juillet 2010 Par
Yaël Hirsch
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Jusqu’au 5 septembre, le Jeu de Paume s’éloigne de sa vocation photographique pour exposer 5 thèmes de l’artiste sud-africain Willam Kentridge. L’expo a déjà été montrée au MOMA de New-York et permet de découvrir un magicien du dessin, qui « anime » ses œuvres dans tous les sens du terme, et qui propose un art politique mais pas cynique. Elle s’accompagne des Carnets d’Egypte de l’artiste, à voir au département des arts graphiques du Louvre. Un des évènements les plus enthousiasmants de  l’été culturel parisien.

Né blanc en 1955 en Afrique du Sud, William Kentridge puise une grande partie de son inspiration dans l’Histoire de son pays. Il s’est fait connaître dans les années 1990 par ses films d’animation (qu’il appelle « dessins pour projections ») traitant de la vie quotidienne durant l’Apartheid. La première salle de l’exposition montre les dessins préparatoires aux 9 films du cycle « Johannesburg, 2nd greatest city after Paris », commencée en 1989 et qui met en scène l’exploitant capitaliste Soho Ecckstein, et un artiste sensible, Felix Teitlebaum, évoluant dans la capitale Sud-africaine pendant l’Apartheid. Les films fonctionnent image par image (stop-motion) et son projetés à l’auditorium, au sous-sol du Jeu de Paume. Le décalage entre le caractère très début de siècle de ces dessins animés et leur thématique extrêmement contemporaine  laisse une place au rêve, à la magie et surtout à la réflexion sur les tenants et les aboutissant de l’exploitation de l’homme par l’homme.

C’est toujours avec une distance un peu rétro,et un art du dessin métaphorique et intemporel que Kentridge aborde les sujets les plus douloureux de la fin du 20ème siècle. Ainsi dans la deuxième salle il se rapproche de l’art de la caricature en reprenant le personnage d’Ubu Roi d’Alfred Jarry (qu’il avait interprété en 1975) pour croquer les audiences publiques de la Commission vérité et réconciliation mise en place en 1995 pour juger les violations des droits de l’homme de l’apartheid depuis le massacre de Sharpeville (1960). Aux côtés de ces esquisses d’Ubu, l’artiste a placé des sculptures de figures humaines formant des ponts de bois, évoquant une solidarité et une réparation peut-être possibles.

Mais Kentridge ne réfléchit pas uniquement la situation politique de l’Afrique du Sud : la salle suivante met en scène plusieurs films d’animation de l’artiste, dont plusieurs se référent à la répression Stalinienne des années 1930. On retrouve ainsi les décors animés que Kentridge a imaginé pour l’opéra de Gogol « Le Nez », produit au printemps dernier à New-York et dont l’esthétique s’inspire de l’avant-garde révolutionnaire russe. L’ensemble de l’installation a pour titre « Je ne suis pas moi, le cheval n’est pas à moi », phrase que Kentridge a trouvé dans le procès-verbal d’une déposition que Nikolaï Boukharine faite en 1937 devant le Comité central du parti communiste soviétique.

William Kentridge, Shadow Procession from Pacific Operaworks on Vimeo.

La réflexion de l’artiste sur la faute et la responsabilité fait toujours écho à sa propre vie; Kentridge se projette toujours dans chacun des personnages qu’il dessine et anime. Le 4ème thème de l’exposition plonge donc dans l’atelier du dessinateur, où on le voit œuvrer à son propre autoportrait, dans une sorte de petit film animé étalé à plat et dédié à Georges Méliès. A l’image du reste de ses composition, cette introspection est ironique, réfléchie, esthétique et le caractère magique et mystérieux de la création demeure.

Les deux dernières pièces de l’exposition forment une critique des Lumières. Une critique à la Kentridge : pleine de révérence, de beauté et soulignant la complexité de l’héritage laissé par l’époque sans le condamner dans son intégrité à la manière du tandem Adorno/Horkheimer. La première partie de ce travail sur le passé européen tourne autour du dernier opéra de Mozart : « La flûte enchantée ». On y trouve les décors imaginés par Kentridge pour une mise en scène de l’initiation de Pamino, ainsi que le théâtre miniature et extrêmement baroque. Enfin, « Black Box » (2005) évoque comme lié à ces Lumières « blanches »le colonialisme européen. « What will come » qui arrive comme une conclusion de cette thématique, évoque l’invasion de l’Abyssinie par Mussolini. La dernière pièce de l’exposition montre un globe coupé en deux par un miroir. Kentridge a dessiné sur les bords ronds du globe et ses esquisses s’étirent comme un cauchemar, car ils se trouvent projetés sur le miroir.

Vous pouvez retrouver cette idée d’un prolongement entre les Lumières et le colonialisme dans les Carnets d’Egypte de William Kentridge exposés au Louvre.

A la fois poétique et politique, délicieusement suranné et résolument moderne, drôle et grave, William Kentridge est un artiste complexe et surtout complet. Une grande âme politique et engagée, qui parvient à évoquer de manière universelle les génocides et les massacres du 20ème siècle, sans jamais verser dans des généralités. D’un trait personnel et précis, il transporte son art au delà de la réflexion-miroir, vers la réflexion-liberté.

A voir absolument!

William Kentridge, « 5 thèmes« , jusqu’au 5 septembre 2010, Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris , M° 1, 8, 12: Concorde, Renseignements : 01 47 03 12 50 ou sur le site. Ouverture le Mardi (nocturne) : 12h à 21h, du Mercredi au vendredi de 12h à 19h, Samedi et dimanche : 10h à 19h, Fermeture le lundi, 7 €, Tr 5 €, les « mardis jeunes » : entrée gratuite pour les étudiants et les moins de 26 ans le dernier mardi du mois, de 17h à 21h

Images :

1) « The Main Complaint », extrait, 1996, Marian Goodman / William Kentridge

2) « Ubu Tells te Truth », 1996, 20×30.5, Marian Goodman / William Kentridge

3) « A Lifetime of enthusiasm » (I am not me, the horse is not mine »), 2008, Marian Goodman / William Kentridge

4) photo de la mise en scène de la flûte enchantée au MET