Polémique autour d’Israël : Lorsqu’un état via son ambassade demande le retrait d’une œuvre…

19 janvier 2016 Par Anaïs Marinier | 0 commentaires

Quand l’ambassade d’Israël demande le retrait de la Une du « Libé » customisée par Ernest Pignon, la vente de cette dernière est en suspens… Toute La Culture vous révèle les tréfonds de l’histoire.

A gauche, la une originale de « Libération » du 12 novembre 2004, le jour de l’enterrement du leader palestinien Yasser Arafat. A droite, le détournement d’Ernest Pignon-Ernest, représentant le présupposé terroriste palestinien emprisonné en Israël sous le célèbre keffieh.

La vente aux enchères d’ « Artistes à la Une » attendue le 27 janvier chez Artcurial au bénéfice de l’association Reporters sans frontières (RSF) avait pour objectif de promouvoir la liberté d’expression dans le monde. Ironiquement, c’est cependant un acte de censure qui l’aura fait annuler. Ces trente-six couvertures du quotidien Libération revisitées par des artistes français et étrangers tels que Jacques Villeglé, Laurent Grasso, Tania Mouraud, Robert Combas, Jean-Michel Alberola, Jean-Michel Othoniel, Invader, Zevs, Nils-Udo ou encore Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ; furent exposés précédemment et gratuitement, sans présenter le moindre incident, les 12 et 13 décembre au Palais de Tokyo, à Paris.

Pourtant dès la fin décembre, la maison de vente Artcurial recevait un courrier de l’ambassade d’Israël en France dénonçant une œuvre jugée outrageante. Cette dernière avait été réalisée par Ernest Pignon-Ernest. Sur la « Une » du Libé évoquant l’après-Yasser Arafat, publiée le jour de son enterrement, en 2004, ce dessinateur reconnu pour son art urbain a représenté le portrait de l’homme politique et chef militaire palestinien Marwan Barghouti vu par les pro palestiniens ou considéré comme terroriste par les israëliens, accompagné de quelques mots : « En 1980, quand j’ai dessiné Mandela, on m’a dit que c’était un terroriste. »

L’ambassade a tenu à faire part de son mécontentement en s’indignant face à : « ce portrait mis aux enchères alors qu’il s’agit d’un projet terroriste là où l’on cherche à faire croire qu’il serait un homme de paix en le comparant à une grande figure internationale comme Nelson Mandela ».

Marwan Barghouti, 58 ans, fut pourtant une figure laïque emblématique de la lutte pour le retrait complet des territoires occupés en 1967, ex chef du Tanzim (la branche armée du Fatah) est depuis 2002 incarcéré dans une prison de haute-sécurité israélienne et condamné à cinq peines de prison à perpétuité. D’après l’ambassade : « il est emprisonné à vie en Israël pour avoir été le cerveau de la seconde Infitada (2000-2005) et de ce fait, responsable de la mort de centaines de personnes, juives et non-juives » qui obtenait d’Artcurial « de bien vouloir retirer de la vente ce lot qui risque fort de semer la confusion et de porter préjudice à sa réputation ». Cette requête formulée poliment a en effet été acceptée par François Tajan, le président délégué de la maison des ventes. Ne pouvant refuser : « au motif des attentats récents, de la prolongation de l’état d’urgence et des potentiels troubles à l’ordre public ». Le lot 27, qui correspondait à l’oeuvre d’Ernest, disparaît alors de la page dédiée à la vente.

Toute La Culture s’est donc interrogée s’il était normal qu’une ambassade puisse faire pression sur une maison de vente aux enchères telle qu’Artcurial. Et c’est avec stupéfaction que nous avons découvert que Libération était en total désaccord avec le choix d’Artcurial, voici le message laissé par le journal via Laurent Joffrin (son directeur de la publication) : « Nous souhaitons vivement que l’oeuvre d’Ernest Pignon-Ernest soit maintenue au catalogue de la vente, sachant, qui plus est, que cette vente a pour but de soutenir la liberté d’expression dans le monde. Ce serait encourir une juste réprobation que d’agir autrement, et laisser croire que nous agissons sous l’influence d’une ambassade étrangère, si respectable soit-elle ». Une position qui est fondée sur le respect de la liberté de la presse et des créateurs, même quand il s’agit d’oeuvres controversées comme celle-ci.

Quant à Ernest Pignon-Ernest, il s’est exprimé de cette manière : « Je n’ai pas cherché la provocation avec cette « Une ». Je ne fais jamais d’oeuvre aussi politique, mais il se trouve que le contexte s’y prêtait, puisqu’on demandait à des artistes de s’exprimer sur la « Une » d’un journal, donc sur l’actualité. Or, je pense qu’on ne parle pas assez de la misère et du désespoire du peuple palestinien. Je suis allé à Ramallah, et la vie sur place m’a fait penser au régime de l’apartheid. J’ai vu la violence faite au peuple palestinien. Les centaines de résolutions de l’ONU qui condamnent l’attitude d’Israël ne sont pas appliquées.

« Ce que j’ai écrit à côté de mon portrait de Barghouti est vrai : quand j’ai fait le portrait de Mandela, en plein apartheid, alors qu’il était en prison à perpétuité après avoir dirigé la branche armée de l’ANC, on m’a reproché de dessiner un terroriste. Or, à l’image de Mandela, il n’est pas exclu que Marwan Barghouti soit un jour élu président de la Palestine. »

Toutefois, le dessinateur n’est pas seul à s’étonner de l’effet contre-productif de cette censure. « Peu de gens connaissent Barghouti finalement, et si l’ambassade d’Israël n’avait rien dit ni obtenu gain de cause, ce dessin serait passé inaperçu… »

Tout combat de ce genre est immoral. Comme disait Camus, dès la minute où l’opprimé prend les armes, il franchit la barrière de la moralité.

Est-ce acceptable qu’une ambassade étrangère puisse choisir d’annuler la vente d’une « Une » pour apologie du terrorisme alors qu’elle représente le portrait d’un _ présumé terroriste_ qui en plus est, l’est seulement en Israël ? Alors qu’en France les journalistes se battent pour la liberté d’expression… une liberté si chère aux français et dont ils ont dû renoncer, un an plus tôt, quand les frères Kouachi ont mis à mal ce principe fondamental des Droits de l’Homme.

Du côté des artistes, la fronde s’organise… Notamment avec Christian Guémy qui a annoncé qu’il souhaitait retirer son oeuvre par solidarité. S’en suive le renoncement à leur partenariat avec Artcurial, RSF et Libération qui finissent par trancher: « Cette oeuvre n’est en aucune façon une apologie du terrorisme, et elle appartient légitimement au projet d’Artistes à la Une. Nous avons donc pris la décision de faire la vente ailleurs afin de rester fidèles à nos principes. »

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que ce genre de problème se pose. En effet, La Maison des métallos avait reçu une pression similaire pour avoir proposé une exposition organisée par Médecins sans frontières sur les conditions de vies des Palestiniens en Israël. Comme quoi, ce sujet est véritablement tabou…

En ce qui concerne l’ambassade concernée, elle a réitéré sa position avec fermeté : « Nous sommes très contents car cet article permet de réaffirmer le fait que Barghouti est un terroriste. »

Si certains considèrent ce dernier comme un terroriste, il est admis de l’autre côté de la barrière que Marwan Barghouti serait un combattant de la liberté… Reste à savoir, qui dit vrai ?

Et pour conclure, ajoutons une citation reccueilli dans la lettre que Barghouti a fait parvenir à Mandela : « En Palestine, nous promettons de poursuivre le combat pour nos valeurs communes, et d’honorer votre combat pas seulement par des mots, mais aussi en dédiant nos vies aux mêmes objectifs. La liberté, cher Madiba, l’emportera, et vous y avez contribué au plus haut point en faisant de cette idée, une certitude. »


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