Théâtre
Spectacle, performance, manifeste : « Vous êtes ici » d’Edith Amsellem, la tentation de la cérémonie totale

Spectacle, performance, manifeste : « Vous êtes ici » d’Edith Amsellem, la tentation de la cérémonie totale

11 octobre 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Avec Vous êtes ici, Edith Amsellem (compagnie ERd’O) livre un nouveau spectacle-performance au dispositif conçu pour provoquer une alchimie particulière pendant le temps de la représentation. Elaboré pour être représenté spécifiquement dans les Maisons de théâtre, c’est une cérémonie et une communion qui s’articule autour d’un lieu de spectacle révélé dans sa chair, qui vient de faire ses premières au ZEF scène nationale de Marseille. Habile, subtil, sensible – et terriblement humain.

Débarrasser le public de ses habitudes

C’est une messe laïque. C’est une célébration du Théâtre, des théâtres, des gens qui font vivre l’art théâtral. C’est un spectacle, et c’est une performance. C’est également un manifeste. C’est Vous êtes ici, et c’est le dernier spectacle de la compagnie ERd’O d’Edith Amsellem.

Le public convié pour la première au ZEF a découvert un écriteau sur les battants de la porte menant à la salle : « L’entrée de Vous êtes ici n’est pas ici. » Presque une énigme, moins qu’une provocation mais plutôt une première facétie, pour signifier que tout ne sera pas comme d’habitude. Sur les écrans du hall d’accueil et du bar, on peut voir la retransmission vidéo des trois interprètes professionnels en train de se préparer en direct de la loge. Edith Amsellem passe à l’image le temps de glisser un mot à l’une des comédiennes, s’éclipse.

Quand, finalement, le public est convoqué à entrer, il le fait en traversant les entrailles du théâtre – quai, atelier, une partie du stockage – et la loge rapide installée dans les coulisses, passant sous la caméra qui continue de nourrir de ses images des écrans que plus personne maintenant ne regarde. Destination finale : la cage de scène toute habillée de noir, face à l’envers du rideau. Pendant l’attente, le système stéréo diffuse le battement d’un cœur, sourdes pulsations qui égrènent les secondes. Les membres du public, massés autour de la servante disposée au milieu du plateau, trépignent, génèrent un brouhaha fantastique, et toute cette énergie concentrée là parvient aux oreilles des trois interprètes qui, eux, attendent côté salle – ils confieront après le spectacle avoir été impressionnés par la présence sauvage contenue derrière le rideau. Inversion des rôles.

La représentation a, en fait, déjà commencé. Quand le rideau s’ouvre, trois cent personnes serrées sur le plateau découvrent les deux comédiennes et le danseur qui jouent, chacun leur tour depuis les gradins, différents spectateurs qui disent leur rapport à la salle, au théâtre, à l’art théâtral. C’est une forme de miroir tendu au public, qui très vite va être invité à prendre place, et on a l’impression dans la cohue qui s’ensuit qu’une partie de l’effet produit par les premières minutes du spectacle se dissipe…

Trouver la chair d’une célébration

La cérémonie officielle s’ouvre alors, qui constitue l’essentiel de la représentation. Il s’agit à vrai dire de l’enchâssement habile de plusieurs cérémonies en une seule. Sur scène, dix personnes choisies dans l’équipe du ZEF sont assises sur un petit gradin à cour, faisant face au public. Elles seront invitées tour à tour à parler de leur théâtre, de leur expérience. On célèbre donc ces professionnels de l’ombre, qui vivent l’aventure du Théâtre au quotidien, à travers leur fonction individuelle dans le lieu. Comme un rappel du début du spectacle, où, en somme, c’était le public qu’on célébrait, la puissance de sa masse, son rôle premier, sa présence indispensable, raison pour laquelle Vous êtes ici commençait par le placer sur scène.

Mais on célèbre également les interprètes professionnels, avec un certain humour, puisque la forme est celle d’une caricature d’une remise de prix style Molières – une cérémonie qui ne manque pas d’autodérision, donc, mais qui n’en incite pas moins le public à distinguer, au travers du voile des rôles, les individus eux-mêmes, à imaginer leurs rêves et leur vie. Célébration des auteurs et autrices, des metteurs en scène et metteuses en scène, aussi, au travers d’illustres invités – joués – qui viennent dire leur vision du Théâtre, au travers aussi de « l’hommage aux morts » qui se traduit par une succession de citations d’artistes qui ont contribué à penser l’art théâtral.

En somme, fondamentalement, il s’agit de célébrer le Théâtre, mais de manière totale : pas seulement en temps qu’art ou en tant que système théorique, mais également en tant que rencontre, en tant que communauté de gens réunis autour de ce rituel étrange – étrange mais essentiel, puisqu’on ne saurait attribuer au hasard ou à la chance le fait qu’il perdure depuis plus de deux millénaires. La salle est de la « chair vivante », nous rappelle Edith Amsellem : c’est cette humanité palpitante, cette présence toujours au risque du malentendu ou de l’accident, jamais tout à fait la même mais jamais non plus tout à fait autre, qui fait le « cœur battant » du Théâtre, et qui interdit radicalement qu’une captation puisse un jour remplacer la cérémonie théâtrale.

Expliciter une vision du théâtre

Tel est le manifeste en action qui sous-tend Vous êtes ici. Aussi bien, en choisissant ce qu’elle met dans la bouche de ses interprètes et les citations qu’elle mobilise, Edith Amsellem explicite sa vision du théâtre. A Régy, elle emprunte l’idée que la mort est dans le Théâtre, que son enjeu confine à quelque chose de métaphysique. De Vitez, elle rappelle que l’artiste invitait à montrer au spectateur la fragilité du Théâtre. Cette dernière idée se traduit ici par le fait que les dix témoins appartenant à l’équipe du lieu et les trois interprètes professionnels ne se retrouvent ensemble au plateau qu’au moment de la première représentation, puisque les deux groupes répètent séparément, la metteuse en scène étant la seule à embrasser le spectacle dans son ensemble avant lors. Cela crée une rencontre au présent de la représentation, et ménage sinon la possibilité de l’accident heureux du moins celle de la surprise, et d’une part authenticité qui n’a rien à voir avec l’art de la comédie puisqu’elle ne prend pas naissance dans la technique mais dans une réaction véritable.

De fait, on sent l’émotion poindre, chez les trois interprètes, au fur et à mesure de la découverte des témoignages – ce qui entraîne par sympathie une émotion dans le public. Dans une ampleur variable, puisque les interventions vont, le soir de la première, du prosaïque – la description clinique chiffres à l’appui de l’environnement dans lequel est implanté le théâtre – au plus bouleversant – la mort rôde toujours au détour des spectacles de la compagnie ERd’O – en passant par l’anecdotique, le tendre, l’émouvant, le poétique, l’étrange. Parfois, l’émotion naît de manière imprévue : cela peut être la réaction même de la salle, un murmure collectif, un frisson partagé, une salve d’applaudissement aussi unanime que spontanée, qui crée le moment. Et cette émotion est très belle, qui jaillit sans artifice, du simple fait d’une écoute sensible qui rencontre une parole sincère.

Réciproquement, les témoins se laissent captiver par la partition des trois interprètes, et semblent oublier par moment qu’ils sont sur la plateau, à vue – les dix personnes groupées sur le petit gradin sont alors comme une réplique miniature de l’assemblée des spectateurs. Tout le monde s’écoute, tout le monde se regarde, et ces attentions croisées sont belles en elles-mêmes.

Incarner et agencer au plus juste du propos

Au service de tous ces enjeux et de toutes ces interactions, et à la distillation à rasades généreuses d’un humour qui sous-tend tout le spectacle, les trois interprètes se révèlent aussi puissants que justes. Marianne Houspie, qui officie comme maîtresse de cérémonie, a la charge délicate d’interagir avec les témoins, improvisant à moitié, en même temps que de poser le cadre et de donner du brillant à la cérémonie, sans la figer dans une excessive solennité. Elle s’en sort avec brio, impeccable dans la partition apprise, simple et spontanée dans ses réactions aux histoires livrées sur scène. Arthur Perole par sa danse donne du corps à une cérémonie qui pourrait se diluer sinon dans une trop grande verbalité, en tenant sur une ligne fine entre un personnage clownesque et décomplexé, et un discours de fausse remise de prix touchante, aux jolis accents de vérité. Laurène Fardeau chante, et surtout tient le rôle des invités de marque : de Roméo Castellucci à Angélica Liddell, Edith Amsellem convoque sur scène quelques monstres sacrés du théâtre contemporains, les utilise pour développer son propos, et la comédienne tient avec une présence impeccable les accents et les dictions, le vocabulaire corporel et l’énergie de chacun, à mesure qu’elle se glisse dans la peau des uns et des autres.

L’entreprise, nous dit Edith Amsellem en voix off dans les premières minutes du spectacle, est de « désosser le (T/t)héâtre ». Touché. Par la voix de Roméo Castellucci, la metteuse en scène affirme que le théâtre doit comporter un part de danger ; par celle d’Angélica Liddell, elle exige que la scène soit corrompue par la vie. C’est bien ce qui se passe ici. Jusque dans ses moindres détails, ce spectacle extrêmement écrit, émaillé de petits détails et de sous-thèmes – les PAR comme métonymie du théâtre, le rôle de la vidéo, la question de la vérité sur scène, le féminisme, pour ne citer que quelques pistes qu’on ne développera pas plus avant – travaille en profondeur les différentes couches qu’il fait coexister : humaine, émotionnelle, intellectuelle. Un spectacle-somme qui n’a de sens que s’il est représenté dans une maison de Théâtre – raison pour laquelle Edith Amsellem, qui écrit des spectacles situés qui n’ont de sens qu’en fonction d’un lieu de représentation spécifique, quitte ici les bois et les cours de récréation pour retourner, transitoirement, entre les murs des théâtres, non par réflexe ou par conformisme, mais parce que telle est la nécessité de ce qu’elle a à montrer ici.

Peut-être, d’ailleurs, pourrait-on reprocher à Vous êtes ici une excessive densité. Sans doute n’est-il pas nécessaire de tout remarquer et de tout comprendre pour en profiter, mais dans ce cas on peut se demander si certains éléments ne seraient pas superfétatoires. De même, et même si le spectacle essaie de donner quelques clés, il est difficile d’expliciter la moindre référence mobilisée dans le spectacle, ce qui fait que par certains aspects il ne se laisse pas appréhender sans avoir quelques clés. On peut supposer que l’existence de plusieurs niveaux de lecture est délibérée, et que l’abondance de signes est conçue pour que chaque membre du public ait suffisamment de points d’entrée pour pouvoir faire sien le spectacle, en l’abordant par le biais qui lui est le plus confortable.

En tous cas, Vous êtes ici est une expérience de spectateur stimulante, qui donne abondamment à sentir et à penser. Le spectacle n’est pas dénué de quelques excès ni de quelques poncifs, mais il touche à quelque chose de très beau : en acceptant la fragilité du Théâtre comme des participants, elle arrive à mettre une grande humanité au centre de la proposition. Certes, Edith Amsellem est une amoureuse passionnée du Théâtre. Mais elle est aussi une amoureuse des gens : à telle personne qui lui demandait après la représentation comment elle avait réussi à amener l’un de ses témoins à prendre la parole, qui plus est d’une façon à la fois étonnamment incarnée et émouvante, elle répondait dans un jaillissement spontané : « Mais c’est parce que je l’aime ! ». Peut-être cette anecdote résume-t-elle le théâtre d’Edith Amsellem mieux que n’importe quelle dissertation.

Vous êtes ici sera le 14 octobre au Théâtre de Châtillon, le 1er décembre à l’Espace Marcel Carné à St-Michel-sur-Orge, du 12 au 14 janvier au Théâtre Liberté à Toulon, le 4 avril à la Passerelle à Gap, les 26 et 27 avril au Carré Colonnes scène nationale à Saint-Médard.

 

GENERIQUE

mise en scène Edith Amsellem
dramaturgie Edith Amsellem assistée de Marianne Houspie
avec Laurène Fardeau, Marianne Houspie, Arthur Perole et quelques membres volontaires de l’équipe du Théâtre qui nous accueille
scénographie Edith Amsellem et Francis Ruggirello
création sonore et musique Francis Ruggirello
chorégraphie Arthur Perole
coiffures et maquillages Geoffrey Coppini
création costumes Aude Amédéo
création lumière Erika Sauerbronn
régie générale et son William Burdet
Photo © Francis Ruggirello

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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