Théâtre

« Une histoire italienne » : résistance poétique sur les planches de Chantiers d’Europe

« Une histoire italienne » : résistance poétique sur les planches de Chantiers d’Europe

01 juin 2019 | PAR Juliette Mariani

Dans le cadre de Chantiers d’Europe, les metteurs en scène Edouard Pénaud et Camille Constantin nous invitaient jeudi 29 mai à une représentation oscillant entre documentaire et narration poétique. Une histoire italienne multiplie les retours entre les années 1970, qui voient la naissance de l’organisation terroriste d’extrême gauche des Brigades rouges, et l’année 1993, où son chef Mario Moretti se livre pour la première fois à deux journalistes. Des analepses qui font écho à l’actualité récente, où ressurgit le choix politique de la violence militante. 

Alors que les spectateurs s’installent sur les bancs du théâtre de l’espace Cardin (Théâtre de la Ville), on remarque deux comédiens, assis l’un en face de l’autre. On est en 1993 et une journaliste interroge en prison l’ancien chef des Brigades rouges, qui retrace pour elle et pour nous l’histoire des années de plomb. Rapidement, le face-à-face de l’entretien éclate, les deux comédiens se lèvent et circulent entre les saynètes qui éclairent la salle. Car les réponses de Mario Moretti convoquent des tableaux vivants d’une brillante poésie : le premier est celui d’une cacophonie de métal orchestrée par des ouvriers en bleu de travail, le visage blanc de poussière et de fatigue, qui frappent à la chaîne outils et enclumes. Tout le spectacle poursuit cette alternance réussie entre cours d’histoire scénarisé et performance musicale et chorégraphique. Ces petites scènes colorées font se succéder le cocasse et le drame : ainsi de la scène de l’attentat de la piazza Fontana, où l’absurdité du travail administratif et le tourbillon des formulaires sont interrompus par l’irruption brutale de la bombe posée par l’extrême droite et mise sur le compte des anarchistes. Evénement fondateur qui marque le début d’une prise de conscience : la syndicalisation pacifique ne suffit plus, le combat ne se fait pas à armes égales, la lutte armée est décidée.

C’est l’ouverture sur les chapeaux de roues d’un nouvel acte : au volant d’une voiture imaginaire, les malfrats amateurs prennent en otage un premier patron, non sans se prendre les pieds dans les fils d’un projecteur de diapositives. Mais peu à peu, la violence se professionnalise : tous les militants doivent porter une arme, et comprendre que l’engagement dans les Brigades rouges implique le risque de disparaître à tout moment. Au jour de son entrée en guérilla, le partisan de la sédition sait que la prison à perpétuité ou la mort l’attendent six mois plus tard. Témoignages de deux militantes qui nous racontent leur quotidien : vivre la nuit, abandonner sa famille, se cacher, être prête à tuer à tout moment. La pièce devient plus sombre, mais pas moins poétique, car la mise en scène mobilise adroitement des dispositifs lumineux — parapluies et diapositives — qui créent des bulles de douceur au cœur de la longue nuit de la résistance politique.

Le troisième et dernier acte est celui de la chute de l’organisation secrète, vaincue par l’Etat. En enlevant et en tuant Aldo Moro, président du conseil national de la Démocratie Chrétienne, les Brigades rouges ont frappé trop fort et perdent tout. S’ouvre alors une réflexion sur la relativité de la violence, et la légitimité de son utilisation pour faire face à la répression étatique. « Si nous avions gagné, nous serions des héros. »

On salue une mise en scène riche et soignée qui produit tous ses effets, et de jeunes comédiens talentueux. La pièce est un savant dosage entre cours d’histoire et théâtre, qui sait tenir le spectateur en haleine et rester drôle et poétique sans craindre d’aborder des réflexions sérieuses.

Mise en scène : Camille Constantin, Édouard Pénaud
Avec Manika Auxire, Amandine Gay, Malek Lamraoui, Lorenzo Lefebvre, Jeremy Lewin, Emma Meunier

Visuel : © Martin Van Eeckhoud visuel de la pièce. 

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Juliette Mariani

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