Théâtre

Un voyage hallucinant dans La Cité du rêve de Krystian Lupa

Un voyage hallucinant dans La Cité du rêve de Krystian Lupa

08 octobre 2012 | PAR Christophe Candoni

Invité par le Festival d’automne, Krystian Lupa présente à Paris en première mondiale « La Cité du rêve » d’après « L’autre côté », l’unique roman de l’écrivain et dessinateur autrichien Alfred Kubin qu’il avait déjà porté à la scène en Pologne il y a 25 ans. Ce week-end se donnait au Théâtre de la ville, une version fleuve du spectacle. Six heures ambitieuses, exigeantes, ardues, sublimes, d’une force intellectuelle et émotionnelle incomparable.

L’histoire raconte et démonte la folle utopie d’un homme, Patera, qui a pensé fonder une cité idéale aux confins de l’Asie et qu’il a nommé l’Empire du rêve. Lorsqu’Alfred et sa femme viennent parcourir cet endroit mystérieux, ils se trouvent confrontés à un pays déglingué, convalescent, moribond.

C’est cet aspect apocalyptique qu’a si justement rendu Lupa. D’abord par la belle scénographie et les lumières claustrophiques qu’il a lui-même conçues pour la pièce ; ensuite par un travail incroyable sur le temps qui s’écoule lentement. Il présente dans un huis-clos sombre et gris un groupuscule d’individus apathiques, avachis, somnolents. Chaque membre de cette énigmatique société quasi sectaire se meut sous le regard des autres, se livre à des confessions étonnantes, dérangeantes, ou se mure dans l’isolement et le silence.

La force du spectacle réside dans sa capacité à représenter le vide, la non-vie, quelque chose de cassé et d’existentiel. Il y a néanmoins une lourde tension sur le plateau, qui provient d’abord du dehors (des chants et des cris d’insurrections parviennent d’une petite fenêtre bientôt condamnée) et ensuite de la salle elle-même, presque continuellement éclairée, comme si notre position de voyeur, le théâtre et ses codes de représentation devenaient une menace qui rendait plus vulnérable encore les êtres qui se présentent à nous. Ils disent et répètent combien ils ont l’impression d’être regardés, épiés. Ils oscillent entre la paralysie et la nécessité de s’extraire du chaos de l’attente. Nourris d’illusions et d’aspirations dont ils ne savent que faire, ils s’efforcent de vivre. « Nous ne comprenons pas le monde » hurle Alfred à la fois nerveux et effaré, puis il s’effondre comme le reste. L’amour quasi originelle d’un jeune couple qui s’étreint subtilement en avant-scène, et l’art bien-sûr, avec l’apparition loufoque et décalée de Fellini comme une drôle de pirouette finale sont peut-être des tentatives de relève.

Lupa nous entraîne très loin vers des territoires sensibles et non tangibles, névrotiques, fantasmagoriques. C’est troublant, angoissant. Cette mise à nu des fragilités et instabilités mentales qui est opérée provoque le malaise. Le propos est pessimiste, désespéré et c’est pourtant sublime, teinté d’une douce mélancolie. Rien ne se présente chez Lupa comme théâtralement efficace et plus il s’éloigne du théâtre, de la représentation, plus ce qui paraît sur le plateau est juste. C’est l’humanité qui se présente, ambivalente, insaisissable. C’est forcément complexe mais cela prend aux tripes.

Quel surprenant spectacle – parlons plutôt d’une expérience, extrême, unique – pour le spectateur mis face à de longs tunnels comme à des moments de grâce absolue. Comme le héros parti à la rencontre d’un pays inconnu et mystérieux, nous suivons, conduits par Lupa et ses acteurs inouïs, le chemin sinueux d’un théâtre qui se livre certes difficilement, requiert une attention et une disponibilité immenses, mais qui se pénètre progressivement, s’intensifie à mesure que le temps fait emprise sur nous. Il y a aussi de la drôlerie, de l’absurde, de l’excentricité, du déraisonnable, une maîtrise infaillible et une liberté folle. C’est tout l’art de Lupa qui fascine.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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