Théâtre
Un Diptyque Tchekhov remarquablement mis en scène par Christian Benedetti à l’Athénée

Un Diptyque Tchekhov remarquablement mis en scène par Christian Benedetti à l’Athénée

03 octobre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Directeur du Théâtre-Studio d’Alfortville, Christian Bendetti a, depuis 2011, temporairement mis de Côté Sara Kane et Edward Bond pour se donner un agenda exigeant : mettre en scène toutes les pièces de Tchékhov et en jouer une différente chaque soir. Pour l’instant, il commence par « La Mouette »(1895) et « Oncle Vania »(1897) à l’affiche du Théâtre de l’Athénée en alternance jusqu’au 13 octobre puis en tournée partout en France jusqu’au 24 avril. Un diptyque qui part du texte et fait le choix de la sobriété. Jouant à la fois sur le rythme et l’implication du public, Benedetti rend l’immense gâchis de la vie des personnages des deux pièces à la fois tout à fait familier et tout à fait dérangeant.

« La mouette », comme « Oncle Vania » tournent autour d’un personnage d’écrivain à succès venu se ressourcer auprès de ses parents pauvres dans la datcha campagnarde de la famille. Le premier, Trigorine (Christian Benedetti) pêche le succès comme d’autres des poissons. Venu avec sa femme comédienne rendre visite à la campagne à la famille de celle-ci, ils ‘éprend de la fière et libre fiancée de son beau-fils, Nina (Florence  Janas, parfaite). Sur place, il pousse ainsi le jeune-homme à attenter à ses jours et en partant il enlève la jeune Nina qui le suit à la ville pour devenir comédienne et entre dans une liaison qui la fait passer de jeune fille libre se baladant au bord d’un lac à « mouette » prisonnière et bientôt abattue sur le bitume.

Le deuxième écrivain, Sérébriakov (Philippe Crubéry)  a un peu moins de succès. Il a épousé une femme bien plus jeune que lui (Florence Janas) et dont le charme met toute la contrée en émoi. De tous les hommes tournant autour de la jeune épouse, le seul à exercer un certain charme est le médecin local (Christian Bendetti). Terriblement pingre, le grand écrivain au corps vieillissant tente de déposséder son frère, Vania (Pierre Banderet) et sa fille (formidable Judith Morisseau) de la propriété qu’ils se sont escrimés à maintenir à flot par des années de labeur pour pouvoir lui-même sortir de l’ennui de cette villégiature à la campagne.

Dans les deux pièces, le metteur en scène, qui est aussi un charismatique bel homme, s’est arrogé les rôles de séducteurs : l’écrivain profiteur mais criant de vérité quand il décrit les affres de l’écriture dans « La Mouette » et le savant médecin philanthrope dans ‘Oncle Vania ». C’est depuis ces rôles de Dom Juan qu’il joue les chefs d’orchestres d’un ballet où le rythme est savamment mesuré. Respectueux, comme Tchekhov du temps des spectateurs, il joue -notamment dans Oncle Vania- sur le débit du texte pour boucler le drame à chaque fois en moins de 2h; cela étant dit les épisodes de quasi-slam et les parachutages de répliques qui tombent en même temps ne sont jamais gratuits : ils viennent parfaitement rythmer l’action qui va vers son terme irrémédiable, tandis que l’ennui si central de chaudes journées d’été dans la campagne russe est également marqué par quelques grandes pauses où la solitude des personnages flamboie. Puis coup de criquet et l’on est reparti dans la course au malheur…

Puisque, selon la note d’intention « Il n’y qu’une urgence, l’inactualité, l’anachronisme », les personnages évoluent à ciel ouvert, sur fond noir, bougeant eux-mêmes des décors minimalistes et habillés à la mode pauvre et générique de la deuxième moitié du 20ème siècle, dans un style probablement « glasnost » années 1980 qui rajoute à la fois à la misère des personnages, à leur provincialisme et à leur proximité avec le spectateur (plus facile de s’identifier à eux qu’à des personnages en costume d’époque) .  Dans les deux pièces, le hors scène est investi pour brouiller les lignes de partage entre spectacle et public et Benedetti va jusqu’à débuter « La Mouette » au premier rang, refusant d’ailleurs d’éteindre la lumière pendant tout le spectacle… Cette proximité est toute au service du texte, qui adapté de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, touche directement et de manière tout à fait actuelle le public. Si bien que les grand projets de sauvetage de la forêt russe par le médecin Mikhaïl Lvovitch Astrov nous semblent presque d’avant-garde et que la liberté de tuer, de se perdre ou de mettre fin à leurs jours de Vania, Nina, ou l’ancien fiancé de cette dernière deviennent des actes d’un individualisme que le spectateur ressent jusqu’à la moelle.

Avec à la fois infiniment d’exigence et de modestie, de précision et d’humanité, Benedetti nous rend Tchekhov plus proche sans jamais lui être infidèle. Une superbe performance à la fois littéraire et scénique, à saluer bien bas.

La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène Christian Benedetti,
assistante à la mise en scène Elsa Granat, avec Brigitte Barilley, Marie-Laudes Emond, Florence Janas, Nina Renaux, Christian Benedetti, Philippe Crubézy, Laurent Huon, Xavier Legrand, Jean Lescot, Jean-Pierre Moulin, durée du spectacle : 1h50.

Oncle Vanias, d’Anton Tchekhov, mise en scène Christian Benedetti,assistante à la mise en scène Elsa Granat, avec Brigitte Barilley, Florence Janas, Isabelle Sadoyan, Judith Morisseau, Pierre Banderet, Christian Benedetti, Philippe Crubézy, Laurent Huon, durée du spectacle : 1h20.

A noter : En écho à la programmation de l’Athénée, le cinéma le Balzac vous propose de (re)voir :
– La Mouette (Chayka) (Urss, 1972) de Youli Karassik : dimanche 30 septembre – jeudi 4 octobre – dimanche 7 octobre – samedi 13 octobre à 11h
– Oncle Vania (Urss, 1973) de Andréï Konchalovsky : samedi 29 septembre – samedi 6 octobre – jeudi 11 octobre – dimanche 14 octobre à 11h
5€ sur présentation du billet de la pièce.

Et les pièces sont en tournée jusqu’au 24 juin 2013, notamment du 12 novembre au 1er décembre dans le fief de Benedetti, le Theatre Studio d’Alfortville.

Crédit photo (La Mouette) : Srinath Christopher Samarasinghe

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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