Théâtre

[FMTM IN] « Tchaïka », l’art marionnettique porté avec élégance au plus haut des arts dramatiques

[FMTM IN] « Tchaïka », l’art marionnettique porté avec élégance au plus haut des arts dramatiques

26 septembre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

C’est une pièce qui fera date qui est présentée en première française au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville: Tchaïka, de la compagnie Belova & Iacobelli, révèle le meilleur de ce qu’un théâtre de marionnette contemporain peut apporter à la scène. Avec sobriété et une maîtrise époustouflante, le duo Natacha Belova et Tita Iacobelli signe une variation sur La Mouette de Tchekhov, avec une écriture fine et une interprétation de tout premier ordre. Une comédienne-manipulatrice, une marionnette et une mise en scène minimaliste suffisent pour toucher au sublime, en explorant le clair-obscur qui sépare le réel du théâtre, la vie de la mort, la mémoire du fantasme. Magistral.

Le duo fragile et émouvant de l’actrice de chair et de l’actrice factice

Sur la scène d’un théâtre, une vieille femme apparaît. Seule au milieu du plateau chichement éclairé, elle navigue entre un tissu qui cascade des cintres, un fauteuil, et une table sur laquelle sont posés de rares accessoires. Une fine poudre blanche tombe dans un coin de la scène.

Une chose et une seule semble claire: ce personnage est une actrice, elle s’appelle Tchaïka, et elle est en scène. Perdue, elle ne sait plus bien ce qu’elle fait là. Une jeune femme se penche à son oreille, lui rappelle qu’elle est là pour jouer La Mouette de Tchekhov. Le duo s’avance de concert, la jeune femme dirige la vieille actrice, lui souffle ses répliques, l’encourage. L’actrice renâcle parfois, titube au bord de l’égarement, se reprend, trouve toujours la force et la raison de continuer.

Brouiller les frontières entre les mondes

Dans un aller-retour constant entre le texte de Tchekhov et ce qui se joue au présent pour les personnages, la pièce fond graduellement les situations les unes dans les autres. Dans une dramaturgie d’une rare finesse, la confusion des situations et des textes produit un sens nouveau: l’actrice jouant pour ses adieux, le rôle d’Arkadina, celui de Nina, le personnage mystérieux de la jeune femme qui accompagne Tchaïka, tout s’enchasse et produit un sens nouveau à mesure des associations.

Quand Tchaïka jouant Nina déclame le début de la pièce de Konstantin, le texte se déploie simultanément à de multiples niveaux… « Les hommes, les lions, les aigles et les perdrix, les cerfs, les oies, les araignées, les poissons silencieux, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies se sont éteintes. Tout est froid… froid… froid… » Ces paroles, ce sont celles d’une pièce dans la pièce dans la pièce, mais ce sont celles aussi de la jeune Nina qui est comme l’écho de ce que fût l’actrice Tchaïka, réduite dans sa vieillesse à rejouer sa jeunesse, et ce sont celles aussi de la femme au bord de la mort et de l’oubli, un double oubli de la mémoire qui fuit et de l’effacement de la vieille actrice qui ne paraîtra plus sur les planches… Qui, bientôt, aussi, s’abandonnera dans les bras de la mort.

Une écriture d’une précieuse subtilité

Toute la pièce réussit à tenir sur cette prouesse d’écriture, cette superposition constante des significations, des temps et des espaces, des rôles et des indications, des dits et des non-dits. L’oeuvre est un commentaire sur le théâtre, sur Tchekhov, sur la consistance même de la vie et notre prise sur la réalité, sur l’espoir et la désillusion. Tchekhov n’aurait sans doute pas désavoué ce texte qui s’empare des thèmes de La Mouette, et les réagence intelligemment en leur trouvant de nouvelles chambres d’écho.

Le motif du théâtre dans le théâtre est utilisé brillament: la marionnette qui consent à jouer sans partenaires dans une sorte de théâtre d’objet où Trigorine est représenté par un livre rouge et Nina par un foulard rose est un morceau de génie à lui tout seul. Et le passage où le personnage de Tchaïka commente la mise en scène contemporaine, en protestant qu’on ne peut pas représenter le lac de La Mouette avec une table recouverte d’une nappe, est un moment absolument délicieux d’ironie.

Même l’écriture visuelle participe de la superposition des niveaux de lecture, où la simplicité de la proposition cache des trésors de subtilité. Ici, tous les signes sont polysémiques. Cette poudre blanche qui tombe à plusieurs reprises sur la scène, elle est neige, mais elle est aussi poudre de maquillage, peut-être également cendres, et symbôle aussi du délitement subi quand le monde et le sens se perdent dans la nuit de la vieillesse ou de l’oubli.

L’immense réussite de la proposition tient donc à sa simplicité et à sa lisibilité apparente, qui ne dévoile que progressivement la complexité de ce qu’elle suggère. Elle ne déroute que graduellement, elle joue à la lisière des interprétations, elle déroule des pelotes de fils que chaque membre du public reste libre de saisir ou de ne pas saisir pour se construire une lecture. Et pourtant jamais la pièce n’est hermétique ou ne rebute. C’est à la fois complètement abordable et extrémement subtil, c’est tragique mais cela n’oublie pas d’être drôle pour autant. C’est émouvant et sensible, c’est une véritable réussite.

La marionnette comme support idéal

Tchaïka est également un spectacle magistral dans son utilisation de la marionnette, qui, tel qu’il est écrit, peut seule déployer la complexité symbolique nécessaire à porter tous les niveaux de jeu et d’interprétation exigés par l’oeuvre.

Une grande partie de la pièce tient au rapport entre les deux personnages en scène, la jeune femme et la vieille actrice, respectivement la marionnettiste et la marionnette. Dans un double jeu permanent, l’une dirige l’autre et réciproquement, confère un sens à sa présence, prend la lumière ou s’éclispe. L’être bicéphale et trouble qui naît de la marionnette portée sur le corps, où les membres appartiennent à l’une comme à l’autre selon les besoins, c’est la jeunesse et la vieillesse réunies en une seule créature extraordinaire, mais c’est aussi la parfaite métaphore de l’actrice qui se meut dans l’espace dédoublé du réel et du théâtre, de la personne et du rôle.

Visuellement, cette relation sera révélée de façon saisissante dans une scène où marionnettiste et marionnette sembleront échanger leurs têtes, la confusion des corps soulignant l’imbrication des identités.

Et en même temps, la marionnette vaut pour elle-même. Parce qu’elle est essentiellement fragile, toujours menacée de mourir ou de disparaître dès qu’elle ne sera plus en jeu, on voit bien en quoi elle est la métaphore parfaite de ce personnage faisant ses adieux à la scène. Parce que, également, la marionnette est vide, et essentiellement remplie de l’intention et du mouvement de l’autre, elle est le moyen tout désigné de faire exister un personnage d’actrice qui ne semble plus tenir que par ses rôles, jusqu’à être véritablement possédée par des persona qu’elle a incarnées au point de les rendre plus consistantes que sa propre identité qui part en loques…

Au plan des images, la marionnette peut littéralement perdre la tête, ou prêter sa main à sa partenaire de jeu, comme aucun acteur de chair et de sang ne saurait le faire. Au plan des couleurs de jeu, la marionnette peut aussi prendre conscience de ses propres insuffisances en tant qu’objet imparfait, comme métaphore de l’actrice vieillissante luttant contre le travail du temps sur son corps. Tchaïka déplore ainsi que son bras gauche pende inerte à son côté, et relève que sa bouche ne s’est pas ouverte depuis le début du spectacle… ce qui ne manque pas de susciter quelques rires dans le public.

Enfin, il serait évidemment impossible de faire exister une galerie de partenaires de jeux et de personnages sans les techniques de la marionnette. Parce qu’elle est, fondamentalement, un double, la marionnette invoque d’emblée l’espace de jeu imaginaire qui permet de faire exister une foule là où il n’y a en réalité qu’une seule interprète…

Tchaïka est une leçon magistrale sur l’utilisation de la marionnette, et sur les possibilités qu’elle déploie. Il faudrait que tous les amateurs de théâtre, sans exception, aient la chance de voir ce spectacle, ne serait-ce que pour cette raison.

Tita Iacobelli, l’évidence du talent

Peut-être, en fait, et malgré ce qu’on a déjà écrit, que l’élément le plus impressionnant du spectacle réside dans l’interprétation de Tita Iacobelli, absolument renversante de virtuosité.

En tant que marionnettiste, d’abord, elle fait montre d’une précision et d’une puissance de jeu rares. Elle est capable de faire exister la marionnette avec une présence totale tout en occupant le même espace qu’elle. De bout en bout, le personnage de Tchaïka est absolument crédible et incarné, avec des nuances de mouvement, de déplacement, de port de tête, qui sont impeccables. La dissociation entre la marionnettiste et sa partenaire de jeu inerte fonctionne totalement, tant qu’elle ne choisit pas de briser l’illusion pour la recomposer aussitôt.

En tant que comédienne, ensuite, elle porte à elle seule la totalité de la pièce de 55 minutes dans une langue qui n’est pas la sienne. Car si le spectacle a été apparemment écrit en espagnol, puisque Tita Iacobelli est chilienne, elle l’a jouée en français devant le public de Charleville avec un accent qui s’est très vite fait oublié. La justesse de la profération, l’extrême clarté du ton et de l’intention, la richesse de la palette émotive employée, tout force l’admiration dans cette performance vraiment exceptionnelle. Non contente de jouer le rôle de la jeune femme et celui de Tchaïka, Tita Iacobelli incarne également les personnages de la pièce de Tchekhov pendant les phases de théâtre d’objet, et l’interprétation que le personnage de Tchaïka fait du texte de Tchekhov.

Le Cercle des critiques d’art du Chili a décerné le prix de la meilleure actrice à Tita Iacobelli en 2018, et il faudrait sérieusement penser à en faire de même côté français.

Sobriété maîtrisée, la beauté sans le superflu

Pour ce qui est du parti pris d’une mise en scène moderne et dépouillée, où chaque élément fait sens sans prétention au réalisme, on ne peut que constater qu’il marche parfaitement. Comme Tchaïka est perdue en elle-même au milieu d’ombres qui la grignotent, le centre de la scène est le seul îlot de clarté au milieu d’une salle plongée dans l’obscurité. Seuls points où le regard peut se fixer, le duo marionnettiste-marionnette constitue le centre quasi exclusif de l’attention du spectateur.

De la même façon, la conception plastique va à l’essentiel, avec sobriété. La marionnette est superbe, en même temps qu’elle est extrêmement simple. La tête de Tchaïka surtout est travaillée, et magnifiquement, non pas dans une recherche de réalisme, mais d’expressivité. Natacha Belova est une constructrice de renommée internationale, et on vérifie ici pourquoi: son travail est absolument superbe.

Un spectacle en forme de point de repère

De tout ce qui précède, on peut sans aucun doute déduire que Tchaïka est un grand spectacle: c’est à la fois une leçon d’écriture, de jeu et de manipulation, et une oeuvre profondément bouleversante.

On peut même suggérer que cette pièce fera date, et deviendra une référence à l’avenir. Elle est du calibre des spectacles qui marquent une génération de spectateurs et d’artistes, qui créent un exemple qui s’approche tellement de l’idéal qu’il finit par pouvoir se confondre avec lui.

Le public toulousain aura la très grande chance de pouvoir découvrir Tchaïka en ouverture de la saison de Marionnettissimo, à Tournefeuille ce samedi 28 septembre, à 21h.

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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