Théâtre
Claude Régy, La barque le soir

Claude Régy, La barque le soir

03 octobre 2012 | PAR Smaranda Olcese

Claude Régy continue d’approfondir la relation privilégiée qu’il entretient avec l’écriture de Tarjei Vesaas et signe une pièce ardue et dense qui nous amène un peu plus loin dans les zones troubles de l’être où la vie voisine avec la mort, et où les frontières et les sens se brouillent. Une véritable expérience théâtrale.

 

Brume de Dieu, une création à partir de l’œuvre intitulée Les Oiseaux de Tarjei Vesaas, avait déjà marquée l’édition 2011 du Festival d’automne. C’est un fragment du dernier roman de ce même auteur, La barque le soir, que Claude Régy travaille cette année. Le rythme lent et accidenté, ponctué par des répétitions obsessives, permet au metteur en scène de creuser l’espace entre les lignes, de pétrir des images et des sensations d’une force inouïe à partir de la matière dense et informe lovée dans les blancs d’une écriture qui s’ouvre à l’indicible, à la limite du conscient. Claude Régy s’avance dans ces vastes zones d’ombre, dans une tentative d’approcher ce qui dépasse toute connaissance. Il choisit un fragment de texte qui nous place sur le seuil entre la vie et la mort et il traite cette ultime frontière sur le mode de la dilatation et de la permanence.

Question de respiration entre l’être et le vide qui engage une communication sans codes et sans repères, qui sollicite énormément l’interprète et remue en profondeur les affects de chaque spectateur. Il y va d’une patience qu’il faut apprendre, d’une disponibilité à laquelle il ne faut pas défaillir. Il s’agit d’éveiller une autre écoute qui puisse surprendre les infimes oscillations de l’être dans ces territoires liminaires, les échos de cette vie profonde et silencieuse refusant de quitter ce corps en proie à l’asphyxie. En ce qui concerne Yann Boudaud, l’acteur qui nous fait face, sur un plateau dépouillé de tout artifice, plongé dans des nappes de lumière changeante, son défi frôle l’impossibilité apparente : sous la direction de Claude Régy, il faut qu’il existe et qu’il fasse percevoir la conscience qu’il a d’exister. Et en même temps, sentir et faire sentir sa part d’inexistence. Sentir et faire sentir qu’il est et qu’il n’est pas (1).

Un homme est sur le point de se noyer, emporté par les flots, attiré vers les profondeurs, il est en train de vivre sa mort. La voix qui dit le texte est étouffée par les masses d’eau, la bouche s’ouvre parfois à une recherche désespérée de l’air, mais les sons peinent à sortir. De douloureux silences pèsent sur ce texte aux inflexions tantôt plaintives et résignées, tantôt obstinées et énergiques, toujours hallucinées. Le corps est gagné par la raideur. On devine les muscles tendus, épuisés à force de résister. Ce corps devient de plus en plus lourd. Pourtant, au moment même où il succombe à son poids, l’acteur donne l’impression de s’envoler, il évolue comme en apesanteur, les bras sont aspirés par les hauteurs dans ce qui s’apparente à une irrésistible ascension. Des mouvements imperceptibles, des changements d’appuis dont la justesse n’a rien à envier aux danseurs les plus expérimentés, conduisent dans une performance hypnotique à une perte de repères : le haut et le bas, l’endroit et l’envers, glissent l’un dans l’autre, dans une région unique où quelque chose brule dans les eaux abyssales, tout comme la vie et la mort dans le texte de Vesaas. Le corps se mue dans les rythmes de l’écriture, emprunte sa respiration par delà les sens, une extrême lenteur le déréalise et l’épaissit à la fois. La sonorité de certains mots racle la gorge, le goût de la vase monte dans la bouche, un sourire béat éclaire le visage de cet homme égaré aux tréfonds près des miroirs.

Dans une tension à peine supportable nous sommes conduits au point de non-retour du vivant. Puis la vie reprend le dessus, confuse, protéiforme, animale. Son premier appel, empreint de fureur, monte tel un grognement, un hurlement étouffé pour éclater en aboiement littéral.

La pièce s’achève de manière fulgurante et néanmoins abrupte par une étreinte – qui est peut être le seul moment de représentation dans une création qui s’attèle à rester au plus près de la présence pure et se donne à vivre sur le mode de l’expérience physique et existentielle – qui en dit long sur la vision de Claude Régy des arcanes de l’être. L’homme qui vogue est approché, d’un même pas feutré, par un courant de vie et par un courant de mort, qui finissent par l’emporter en douceur.

 

(1) La brûlure du monde, éditions Les Solitaires Intempestifs, 2011.

photographies © Pascal Victor

 

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Smaranda Olcese

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