Théâtre

Suréna et Nicomède, double Corneille par Brigitte Jacques aux Abbesses

31 janvier 2011 | PAR Christophe Candoni

Brigitte Jacques-Wajeman présente aux Abbesses une reprise de Nicomède en alternance avec la création de Suréna. L’union contrapuntique des deux pièces de Corneille, servies par la même distribution et dans un dispositif scénique semblable, offre une mise en perspective des œuvres tout à fait riche de sens. Son travail avec les comédiens, merveilleux, est d’une rigueur admirable. Elle leur insuffle la passion, la vitalité et l’émotion juste pour questionner les thèmes universaux du sentiment contrarié, de l’ordre qui bafoue, de la lutte entre l’individu et le pouvoir politique.

Nicomède (1651) est une pièce éminemment politique dans laquelle il est question de colonie, de domination romaine alors que Suréna, la dernière pièce de Corneille, paraît plus centrée sur le drame intime. A sa création en 1674, elle fut un échec et le dramaturge en convint de mettre fin à sa carrière d’auteur. Pourtant très différentes, elles manifestent de nombreuses similitudes, présentées sous la forme d’un diptyque ainsi par Brigitte Jacques.

Dans Suréna, la metteuse en scène traverse la douleur des personnages sacrifiés par l’autorité malveillante des puissants alors que de la tragédie de Nicomède, elle en extrait une tonalité étonnamment plus comique. Il faut dire que la pièce n‘est pas une authentique tragédie dans la mesure où elle finit bien. L’ambitieuse Arsinoé veut porter son fils Attale au trône à la place de son grand frère, Nicomède, né d’un premier lit mais le peuple le plébiscite et une fois gagné la couronne, il pardonnera à sa famille ingrate. Le rire naît de la satire noire et ironique qui est faite du pouvoir exercé avec suffisance et grossièreté. Le couple royal est tenu par les excellents Pierre-Stéfan Montagnier et Sophie Daull, toute parée de breloques brillantes, de bracelets et de chaînes. Ils affichent délibérément une théâtralité hypertrophiée dans le jeu d’une extrême précision. Cette comédie du pouvoir fait mouche.

De la rougeoyante nappe, des coupes d’or et de fruits, des lumières chaudes de l’Orient, on bascule pour Suréna dans une ambiance plus crépusculaire de deuil et de nuit. La même table en diagonal comme élément principal sur le plateau a revêtu ses couleurs virginales, un bouquet de fleurs blanches y est placé. Pourtant le mariage n’aura pas lieu. La tragédie se fait imminente et la mort point.

Brigitte Jacques opte pour une scénographie et des costumes sobres et élégants qui oscillent entre l’intemporel et le franchement contemporain. L’espace choisit laisse toute sa place à l’épanouissement de l’alexandrin classique, dit avec souffle et élégie, peut-être un peu trop d’emportement dans Nicomède par rapport à la justesse impeccable de Suréna, mais toujours en prenant le soin de ne pas ignorer l’impact et la nécessité des silences. Grâce au travail important sur le texte réalisé par les acteurs qui s’approprient parfaitement la langue de Corneille, celle-ci nous parvient avec une intelligibilité rare. La force du spectacle vient aussi et surtout de la primauté du jeu, particulièrement intense, sur le dire. C’est de là que naît cette émotion vive et palpable dès le début de la représentation et qui ne fait que grandir à mesure que l’action évolue et nous bouleverse.

Suréna et Eurydice s’aiment plus que tout au monde mais sont destinés à d’autres. Les cœurs des amants oppressés demeurent inébranlables malgré l’absence de reconnaissance et de place accordée aux sentiments et sont condamnés à sombrer dans la mort. Brigitte Jacques a réunit de jeunes acteurs pour camper les héros cornéliens. Elle en magnifie la jeunesse, à la fois perdue, endolorie et arrogante, résistante. Ils déploient un jeu physique, charnel même, incandescent. Les corps tout en tension s’attirent et se repoussent, s’étreignent, se tordent, chutent au sol et s’y roulent.

Raphaèle Bouchard, sublime Eurydice, est d’abord un cri déchirant poussé de l’extérieur, puis une silhouette élancée dans une robe blanche qui entre en scène par le fond, de l’obscurité, elle gagne la lumière pour déposer au jour ses larmes et ses soupirs. L’actrice alterne subtilement entre l’écroulement et la vigueur. L’exaspération de sa douleur émeut. Bertrand Suarez-Pazos, à la fois solide et doux, est un peu raide dans Suréna mais campe un Suréna puissant. Thibault Perrenoud prince fier et pédant dans Pacorus puis tourmenté et fragile dans Attale est d’une grande justesse.

Mention Mirco Cosimo Migliocca

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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