Théâtre
Spectacles marionnettiques brefs mais percutants à la soirée courtes formes du J-365

Spectacles marionnettiques brefs mais percutants à la soirée courtes formes du J-365

27 septembre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre du festival J-365 à Charleville, un rituel est établi: le samedi soir offre l’occasion de découvrir des « formes courtes », des spectacles qui ne dépassent pas une demie heure, que les spectateurs enchaînent le long de parcours qui leur permettent de découvrir des spectacles variés et de qualité. Retour sur les échantillons de l’édition 2020.

La pluie, le vent, le froid, il faut croire que rien de tout cela ne décourage les aficionados de la marionnette puisque la « soirée courtes formes » affichait complet sur ses trois parcours.

Pour rendre compte des spectacles dans l’ordre où on les a vu, les Marionnettes de Budapest de Bence Sarkadi était lui-même un enchaînement de petites saynètes de marionnettes à fil. Le marionnettiste hongrois fait montre d’une grande dextérité dans leur maniement, et le public a su apprécier la complexité de la proposition, tant il est vérifié – et manifeste – que la marionnette à fils est l’une des plus difficiles à bien maîtriser. Les propositions, attachantes et jouant beaucoup sur le registre de l’humour, exploitaient joliment les ressorts du spectacle de marionnettes de rue: interaction avec le public, effets d’échelle et de dédoublement, dévoilement progressif… Très propre et très divertissant.

Par la suite, Normalement ou vice versa de la compagnie Tercio Incluso donnait à voir des marionnettes à main… qui n’étaient guère plus que des mains coiffées de gobelets en plastique, évoluant sur une table! A partir de cet objet détourné et de ce dispositif simplissime, les deux interprètes déploient au maximum un jeu d’une rare expressivité, sans une parole mais avec un sens du jeu, du rythme, et de la dramaturgie, qui forcent le respect. Tout est lisible, et réussir à faire tenir 20 minutes de spectacle dans des conditions qui n’autorisent aucun artifice révèle une belle maîtrise de l’art du marionnettiste. C’est faussement simple, ça a beaucoup de charme, et ça transporte bien.

Découverte de la soirée, Mille et une nuits de la marionnettiste iranienne Sayeh Sirvani, sortie de l’ESNAM il y a à peine plus d’un an. Sur un texte fort et poétique adapté de Mahmoud Ahadinia et proféré en farsi, c’est une proposition très forte sur un jeu et une mise en scène contenus. Le contraste crée une focalisation d’abord sur le texte – la langue est magnifique et la déclamation à elle seule est si bien faite qu’on pourrait suivre à l’oreille, mais un surtitrage est fourni en sus – puis sur la marionnette. L’idée de départ est à elle seule géniale: Shéhérazade est enceinte, et elle s’adresse au foetus qu’elle porte, lui confie sa peur et ses doutes, elle qui n’est pas sûr de vouloir le mettre au monde alors que ce dernier est déchiré par la menace constante de la violence. Seul signe extérieur de cette dernière, les hauts-parleurs diffusent le bruit sourd des pales d’hélicoptères qui déchirent le silence de la nuit. Dans un ventre-castelet transparent, le foetus s’agite, semble s’accorder aux sentiments de sa mère. Une proposition intelligente, bien mise en scène, qui n’a pas besoin de s’étirer en longueur pour secouer le spectateur.

Enfin, Women’s Land de la compagnie Méandres est un spectacle un peu punk et certainement militant, ou les frifris marionnettisés prennent le pouvoir. Ce n’est pas les Monologues du vagin, mais on est dans une évidente parenté: un peep show qui dérape, des vulves carnassières et indomptables, il s’agit ici de désencager et de démythifier le sexe féminin, et la sexualité féminine. C’est parfois un peu foutraque, mais il y a de belles trouvailles, à la fois dans le bouffon et dans le jeu avec les codes de représentation du corps et du désir féminin. Un spectacle ébouriffant, une variation clownesque sur un thème pas encore beaucoup abordé. L’humour permet décidément de faire passer beaucoup de choses…

 

Marionnettes de Budapest (Bence Sarkadi)
Création des marionnettes et manipulation Bence Sarkadi I Co-créateurs Balázs Szigeti, Mária Sz. Nagy, Marica Tárnok I Photo Balázs Szigeti

Normalement ou vice versa (compagnie Tercio Incluso)
Idée originale et mise en scène Giselle Stanzione et Amok Cor I Interprétation Amor Cor et Elena Lalucat I Lumière Marieta Rojo I Graphisme Telmo Parrera I Audiovisuel Marc Costa

Mille et une nuits (Sayeh Sirvani)
D’après un texte de Mahmoud Ahadinia I Mise en scène, construction et jeu Sayeh Sirvani (diplômée de la 11e promotion de l’ESNAM) I Aide à la traduction Tristan Lacaze

Women’s Land (compagnie Méandres)
Imaginé et joué par Aurélie Bonamy, Aurélie Hubeau et Laetitia Labre I Regard complice Elise Combet

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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