Théâtre
Soirée « Bourreaux d’enfants » au Théâtre de l’Aquarium chapitre 1

Soirée « Bourreaux d’enfants » au Théâtre de l’Aquarium chapitre 1

29 mars 2013 | PAR Camille Hispard

Deux spectacles courts, à la suite,vraiment singuliers, pour un thème atypique et incroyablement intriguant qui place l’enfant, cet être en devenir, au coeur de la démarche théâtrale, en véritable miroir de la société.

Nous entrons dans le Théâtre de l’Aquarium, confiants, enveloppés par l’atmosphère si particulière de la Cartoucherie qui nous fait sentir nous aussi un peu artistes, presque membres d’une troupe de saltimbanques des temps modernes tant la déambulation dans ce complexe théâtral est un spectacle à elle seule. Grandes tablées qui invitent à la contemplation des lieux et à l’apéritif ; petits stands de livres qui raniment ce besoin quasi addictif d’acheter des oeuvres dès qu’on en voit beaucoup d’un coup : le Théâtre de l’Aquarium nous met à l’aise. Puis on nous annonce le déroulement du spectacle : une classe s’agite, émulsionnée par le placement dans la salle.

Sur le plateau, une gigantesque ardoise au mur façon tableau d’école sur lequel est inscrit toutes sortes de citations merveilleusement ingénieuses et cruelles de vérité telles que : « Nous avons juste assez de religion pour nous haïr mais pas assez pour nous aimer » ou encore « je demandais à un homme pauvre comment il vivait ; il me répondit : comme un savon, toujours en diminuant ». Toute signées Jonathan Swift. Le reste du décor, une table, une chaise et des journaux tapissés au sol un peu partout. David Gabison fait son entrée avec une dégaine de professeur des écoles au mimétisme impeccable. Petite sacoche en cuir, pas précis et solennel. La salle se tait comme des écoliers intimidés par l’autorité suprême du maître. Incarnant le propos du pamphlétaire irlandais du 18e siècle Jonathan Swift, David Gabison déroule son ignoble plaidoyer visant à démontrer en quoi la commercialisation de la chair des bébés pauvres d’un an permettrait de soulager la population et de maintenir la prospérité des riches. Une démonstration appuyée par des chiffres absolument claquants de cynisme. Une équation mathématique jubilatoire tant l’humour est grinçant à souhait. A travers ce sarcasme assumé, le propos soulève subtilement des problématiques tragiques.

Partant du postulat très pragmatique que la misère est un cycle qui se reproduit fatalement, plutôt que de laisser ses bébés au seuil de la pauvreté mourir de faim ou de maladie quelques années plus tard, autant les envoyer à la boucherie. D’autant que les enfants d’un an représentent une viande excellente et très nutritive. Un ton cinglant magistralement interprété par David Gabison, qui parvient à dire des choses absolument ignobles avec une subtilité et une classe absolues. Mention spéciale pour le rire démoniaque qu’il lance comme un méchant dans James Bond : la salle éclate de rire. Une « Modeste proposition » visant à débarrasser le monde de mendiants en dépeçant des enfants pauvres pour en faire des gants  ou des chaussures du dernier cri. Une pièce d’un cynisme jubilatoire qui fait écho à des problématiques et des acteurs bien réels qui ne s’encombrent pas d’exposer leurs propos avant de les accomplir.

Juste le temps de boire un petit verre de rouge avant d’enchaîner avec la seconde pièce. Une adaptation de L’Homme qui rit de Victor Hugo, déclamée par les tripes de Christine Guênon, seule en scène. Petite gavroche aux visages multiples, la comédienne incarne de tout son être et de tous ses états l’histoire d’Ursus, misanthrope indécrottable qui recueille dans sa roulotte deux enfants abîmés par la vie. Une aveugle et un petit garçon : Gwynplaine, défiguré du sourire de l’ange par des trafiquants d’enfants. Un joujou pour adulte qui fait rire les dames dans les foires. Véritable marionnette des hommes soumis à obtenir le rire gras des passants en quête d’un instant divertissant qui s’efface dès que revient le dégoût que procure celui qu’il considère comme un monstre. Malgré un début qui met quelques temps à se mettre en place, Christine Guênon impose petit à petit son jeu, dévoilant un flot qui se base sur un changement de rythme. Un coup frénétique sur un ton quasi tribal, un coup lancinant et possédé. Elle nous entraîne sur le tangage tourillonnant de l’histoire qui nous ramène là où l’histoire commence, sur un bateau. Enfilant toutes les peaux comme on embrasse un destin elle se contorsionne et façonne sa face pour servir merveilleusement cette oeuvre philosophique. Une folie douce s’immisce doucement pour culminer au point crucial de cette pièce : le monologue final de Gwynplaine. Un élastique lui lacérant les joues, un spot vissé sur son visage : la comédienne nous livre un moment d’une émotion sourde dont le propos brillant et universel de Victor Hugo jaillit.

« Le sommeil de l’enfance s’achève en oubli. »

Visuel (c) : Bourreaux d’enfants affiches, visuel Théâtre de l’Aquarium.

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