Théâtre
La rue, d’après le roman d’Isroël Rabon au Théâtre du Soleil

La rue, d’après le roman d’Isroël Rabon au Théâtre du Soleil

25 septembre 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Avec La rue, tiré d’un roman éponyme en Yiddish d’Isroël Rabon, Marcel Bozonnet met en scène à la Cartoucherie de Vincennes une pièce de théâtre poétique massivement attachante, ajustant surprises et émerveillements.  

Marcel Bozonnet a adapté pour le théâtre, La rue d’Isroël Rabon,  le récit de l’errance urbaine d’un jeune soldat polonais démobilisé de la Première Guerre mondiale qui, après quatre rudes années d’armée, se confronte à la faim, au froid, à la pauvreté, au chômage, à l’exclusion, à la violence d’un monde laid, inhumain, sombre. La traduction du yiddish est signée Rachel Ertel, gage d’une fidélité, à la lettre et à son contexte.

Ce monde sera entièrement englouti par la Shoah

Né en 1900 en Pologne, Isroël Rabon grandit à Lodz dans un milieu très pauvre. Il  devient rapidement orphelin et connaît une période d’errance avant de commencer à travailler comme journaliste, polémiste et romancier. Dans les années 1920-30 gravite autour de lui toute une galaxie d’artistes faisant de Lodz le foyer d’une culture yiddish particulièrement vivante.  Réfugié à Vilnius de 1939 à 1941, Rabon est arrêté en 1942 et assassiné au camp d’extermination de Ponary.

La rue est à la fois un roman polonais et juif. Chronique fictionnelle foncièrement européenne des bouleversements du début du siècle dernier qui accoucheront du vingtième siècle éclatant, des libertés individuelles, de la société de consommation mais aussi de la Shoah, la pièce se situe dans cette pliure du temps.

Le texte ressemble à un road movie. Il raconte une longue errance hallucinée à travers une ville, à travers la mémoire, entre le rêve et la réalité. Il est le parcours d’un homme déplacé que l’expérience de la guerre arrache à son monde, celui du shtetl et précipite dans la misère cauchemardesque d’une ville industrielle d’Europe centrale après la première guerre mondiale. Il compose aussi un témoignage : le destin des Juifs d’Europe centrale tandis que le monde s’industrialise, s’urbanise et que la culture se tord pour survivre.

Faire vivre sur scène un monde disparu

Afin de fabriquer une photographie au plus pres de l’époque, le talent de Bozonnet et de sa troupe consiste à mélanger les formes et les écritures. Il métisse l’art des marionnettes, du cirque et du théâtre pour planter dans nos esprits les visions hallucinées de ce soldat en errance, traumatisé par le souvenir de la guerre et luttant contre l’hostilité des éléments, le froid, la faim.

Stanislas Roquette (le soldat) est formidable. Lucie Lastella-Guipet et Jean Sclavis humanisent leur incarnation avec tendresse. Leur générosité colonise nos cœurs. La pièce est un voyage sensoriel. Un instant, nous croyons apercevoir le tableau de Chagall, La promenade. Dans un autre instant de grâce, par la roue Cyr, nous assistons à la danse des hommes voulant en vain épouser le tourbillon du monde. Souvent, il nous semble croiser la troupe flamboyante des Footsbarn et leur théâtre itinérant. 

La scène finale referme notre rêve éveillé.  Les personnages rangent leurs affaires et leurs marionnettes. Ils nous quittent pour retourner vers un monde à jamais disparu et désormais imaginaire. Ils s’éloignent en tirant une petite baraque de foire de théâtre itinérant, ce chariot que l’on appelait Balagan en russe puis en yiddish, un mot que l’hébreu a repris pour dire le chaos, la pagaille. 

La pièce raconte cela, une émouvante et attendrissante foire avant le chaos.

LA RUE
Par les Comédiens voyageurs
d’après le roman d’Isroël Rabon
mise en scène Marcel Bozonnet

Du 15 au 25 septembre,
puis du 5 au 10 octobre 2021

du mardi au samedi à 20h30
et le dimanche 10 octobre à 16h

Crédit Pascal Gely

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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