Théâtre
« Sentinelles », une pièce qui porte la musique en son sein

« Sentinelles », une pièce qui porte la musique en son sein

03 février 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Le Théâtre 71 Scène Nationale de Malakoff propose de découvrir du 2 au 4 février le dernier spectacle de Jean-François Sivadier, Sentinelles. Une pièce de théâtre sur la musique, l’amitié et tout ce que ces deux sujets peuvent entraîner. Discussions, débats, disputes, on avance à travers la vie de trois pianistes virtuoses, trois amis solidement soudés.

Une histoire de piano sans piano

Jean-François Sivadier a réussi à parler de la vie de trois pianistes virtuoses sans qu’il n’y ait aucun piano sur scène. Pas de morceaux joués en direct, pas de musiciens se posant devant leur instrument pour le faire vibrer. Et pourtant … Et pourtant la musique vit. Elle vit à travers les corps des trois comédiens, à travers leurs mots, leurs gestes. Pour Sivadier, supprimer l’instrument était nécessaire. Il fallait qu’il soit “évoqué, convoqué, représenté de toutes les manières possibles” mais pas concrètement.

Cette absence de l’instrument ne le rend que plus présent. Les morceaux “joués” prennent une autre apparence. Il arrive que ceux-ci ne soient évoqués qu’à travers des mots. Les mots donnent alors naissance aux notes, aux intentions artistiques du pianiste, à son état d’esprit. On entre dans le morceau à travers le cœur de celui qui l’interprète. C’est ce qui se passe lorsque Raphaël, interprété par Julien Romelard, joue le Prélude n°9, opus 34 de Dmitri Chostakovitch. Les hauts parleurs ne diffusent pas le morceau, comme ça été le cas précédemment. A la place, Raphaël est debout sur scène et il parle. Grâce à sa parole on ressent sa musique et ses émotions. On est emporté dans un flot mélodique sans qu’une seule note ne soit jouée.

Une plongée dans la musique

Sentinelles nous fait plonger au cœur de la vie de trois musiciens. Pour eux, il n’y a que la musique, le piano, Mozart, Beethoven ou encore Bach. Leur art est au centre de tout, il les constitue et les fait vivre. Tous trois nous délivrent leur vision personnelle de l’art, des visions qui entrent en conflit et qui se nourrissent les unes des autres. D’un côté, il y a Swan (Samy Zerrouki) qui voit en l’art un moyen de se rapprocher de la Beauté. Il lui confère un côté religieux, le vénère, le voit comme un Dieu. La musique est SON DIEU ! De l’autre, il y a Raphaël. Pour Raphaël, l’art est politique, un moyen d’exprimer les malheurs et les peines du monde. Et puis, il y a Mathis (Vincent Guédon). Mathis le fils prodige, celui qui a un talent indéniable mais qui voit dans l’art une “quête personnelle”, un moyen de faire vivre ses tourments. Il ne recherche pas la célébrité, il ne souhaite pas être applaudi par des centaines de spectateurs. Ce qu’il veut, c’est se trouver.

Une scénographie minimaliste

Cette pièce de théâtre prend place dans “l’espace d’une salle de musique”. Sur scène, il n’y a pratiquement aucun décor. Les projecteurs sont à vue, les coulisses ont été ôtées. Sur le sol s’étend une toile blanche sur laquelle sont dispersées des livrets de partitions, trois chaises et une table. Ce lieu renvoie à “un “nulle part”, sans racines, où puissent se confronter la présence immédiate des acteurs et du public et le voyage dans la fiction”, comme l’explique le metteur en scène. Ce lieu permet de laisser la place aux comédiens, à leurs discussions et querelles. Naissent ainsi des dialogues où l’art et la musique tiennent une place principale. On parle d’amour et d’admiration, de liberté, du désir du risque lorsque l’on joue un morceau. Mozart devient le thème d’un débat brûlant entre un Swan qui vénère l’artiste et un Mathis qui ne lui trouve aucun intérêt. Pour ce dernier, “Mozart c’est du sucre, ça flatte le palais mais ça détruit la santé”.

Sentinelles est une pièce dans laquelle le spectateur se trouve entraîné. Le quatrième mur se brise dès les premiers mots, le public est pris à parti. Il devient spectateur d’une interview, celle de Mathis. Il devient spectateur d’une amitié, d’un concours international. Et en même temps, il reste un spectateur.

Du 8 au 27 février à la MC93

Visuel : ©Jean-Louis Fernandez

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Lucine Bastard-Rosset

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