Opéra
Antoinette Dennefeld et Amina Edris brillent pour la reprise de Carmen par Jean- François Sivadier à l’OnR

Antoinette Dennefeld et Amina Edris brillent pour la reprise de Carmen par Jean- François Sivadier à l’OnR

10 janvier 2022 | PAR Philippe Manoli

Après bien des difficultés à Strasbourg à la mi-décembre, où la dernière représentation in loco avait dû être annulée pour cause de cas de Covid dans la production, c’est à Mulhouse que l’OnR terminait en janvier la série alternant deux mezzos dans le rôle-titre. Nous avons assisté à une belle avant-dernière le 7 janvier et Antoinette Dennefeld et Amina Edris ont ravi le public dans une Filature bien remplie.

Dans une saison où l’originalité fait figure de principe, Alain Perroux se permet une exception en programmant une Carmen, bien connue depuis sa création à Lille en 2010, et plusieurs fois reprise. Jean-François Sivadier et son équipe habituelle (Alexandre de Dardel aux décors, Virginie Gervaise aux costumes, Pierre Berthomé aux lumières) signe, comme toujours, un spectacle fluide et très personnel, avec des décors modulables et légers (des pans de façades mobiles figurant la manufacture des cigarières ou la taverne de Lillas Pastia, en fond de scène une tribune qui symbolisera l’arène) voire très légers (des filets tombant des cintres qui emballent les caisses d’armes des contrebandiers, des rideaux, un jaune et un rouge, qui délimitent les espaces d’inclusion et d’exclusion des personnages), le tout dans un souci d’utilisation extrême de la verticalité : la célèbre fleur tombe des cintres au bout d’une fléchette, se plante dans le sol ; un effet souligné par un projecteur ; la corde qui enserre les mains de Carmen après son arrestation est accrochée aux cintres ; des lampes pour la taverne ou de minuscules lumignons plus tard pendent sur de longs fils, comme l’habit de lumière d’Escamillo, avant qu’il ne le revête. L’autre axe, celui de la profondeur est privilégié, avec de nombreuses trajectoires du fond de scène vers le public pour les personnages, qui se retrouvent souvent face au public pour les solistes. Privés la plupart du temps de regards transversaux, ils font face à la salle dans les duos, regardant très rarement celui ou celle à laquelle ils s’adressent. Les mouvements de foule ainsi que quelques alignements de chaises pour certaines scènes sont les seules concessions à l’axe cour/jardin.

L’essentiel est bien sûr dans la direction d’acteurs et dans la définition des personnages. Sivadier ne tient pas, comme on le voit souvent, à faire de Carmen une femme fatale. Sa conception, plus moderne, fait de la cigarière une femme libre, affranchie, qui va jusqu’au bout de ses envies. De là un dépouillement plutôt bienvenu, souligné par les costumes atemporels et aux couleurs essentiellement pastel de Virginie Gervaise, dépouillement qui cependant atteint parfois ses limites comme dans la scène des cartes où Carmen les abat debout face au public, sans vraie tension. De même, la scène finale manque, sans doute, de perspective pour avoir l’impact nécessaire. Quelques idées originales apparaissent au milieu de tout cela : une paire de chefs de contrebandiers hilarants en pieds nickelés (le Remendado est un fumeur de joints peu porté sur les efforts, le dancaïre est très « rock’n roll »), un Escamillo fort original, avec un côté circassien dans sa façon de saluer. Plutôt solitaire, ce dernier s’inscrit dans un parallèle évident avec Carmen, à la fois rejeté par la foule des contrebandiers et émouvant dans sa volonté de maintenir sa trajectoire contre tous les aléas.

Le chœur de l’OnR, préparé par Alessandro Zuppardo, et touché par le virus à Strasbourg, a dû chanter masqué, ce qui n’est pas sans conséquence. Il finira par se chauffer suffisamment pour donner un début du quatrième acte éclatant, rejoint par une maîtrise fort jeune, mais d’une remarquable cohésion vocale (bravo à Luciano Bibiloni).

Parmi les seconds rôles, on peut remarquer l’excellent Zuniga de Guilhem Worms, à la voix remarquablement émise et projetée, le formidable Dancaïre de Christophe Gay, doté d’un baryton très stylé et d’une diction parfaite. Son compère Raphaël Brémard ne fait qu’une bouchée du Remendado. Si la Mercédès de Séraphine Cotrez séduit par un chant ample et profond et une belle présence dramatique, Judith Fa agace par une voix trémulante dans l’aigu qui gâte un peu les ensembles. Anas Séguin apporte beaucoup de nuances et une très belle prestance physique à Moralès, malgré une projection limitée. Régis Mengus, en panne d’aigus, de timbre, de projection, n’a plus que sa diction pour séduire. N’oublions pas enfin Yanis Skouta, remarquable acteur en Lilas Pastia.

Le ténor lituanien Edgaras Montvidas est un Don José élégant, fragile, perdant dès le début. Vocalement il séduit par un joli timbre lumineux et un legato remarquable, mais si la prononciation de français est imparfaite (avec quelques écarts hors-texte), c’est surtout un manque d’impact (et de largeur de l’aigu) dans les moments de fureur du rôle qui grèvent un peu sa prestation.

Amina Edris réalise ce que l’on espérait depuis longtemps : entendre un soprano qui a les moyens de donner enfin toute leur plénitude aux phrases sublimes de Micaëla, au premier comme au troisième acte. La richesse du timbre, la puissance vocale totalement dominée, la diction formidablement sculptée, l’éventail de nuances idéalement accouplé avec le sens du texte et des sentiments exprimés, tout cela fait de sa Micaëla un personnage capable de faire le pendant à Carmen, pendant que jamais encore nous n’avions entendu ni vu (ses qualités d’actrice sont au même niveau). À la fin du troisième acte, quand Micaëla s’oppose directement à Carmen face à Don José (« Ah, José, tu me suivras »/ « Va t’en, va t’en, tu me feras du bien »), on peut enfin connaître la réalisation vocale de l’idée selon laquelle Micaëla et Carmen sont comme les deux faces d’une même pièce, deux tentations antithétiques, mais d’un égal poids face aux atermoiements du faible brigadier.

La voix d’Antoinette Dennefeld allie une grande luminosité et une pure beauté de timbre assez rare, qualités qui lui avaient permis d’être à Nancy en 2019 un prince charmant extraordinaire dans la Cendrillon de Massenet. La conception de Sivadier lui permet d’éviter les écueils de la Carmen aguicheuse que l’on a trop vue. Tout en sobriété, la mezzo strasbourgeoise ne manque cependant ni de présence ni de charisme : grande, élégante, elle réussit à capter l’attention sans trop en faire… même de dos : une simple position des bras en l’air lui permet de dessiner avec ses mains des linéaments d’une grâce étonnante. Vocalement, elle maîtrise tous les pièges du rôle grâce à un grand ambitus et une projection vraiment impressionnante. La maitrise du vibrato n’a d’égal chez elle que l’intelligence du phrasé et un choix de nuances très personnelles, surtout en fin de phrase, qui font indéniablement penser à la Carmen de Christa Ludwig, dont elle a recueilli les précieux conseils lors de sa formation. On est impatient de l’entendre dans d’autres rôles.

Enfin, la prestation de l’orchestre symphonique de Mulhouse, placé sous la baguette de Marta Gardolinska, nous a laissés dubitatifs. À son actif, un son très rond et coloré, sans excès, une finition des phrasés et un respect des nuances de grande professionnelle. Mais le choix des tempi a de quoi laisser songeur. Ils sont fort lents, ce qui n’ajoute rien à la soirée si ce n’est de l’étirer inutilement (et encore, malgré la version avec dialogues, la scène de l’Anglais est coupée et le duo du troisième acte entre Escamillo et José est présenté dans sa version courte). La pulsation naturelle de cette musique manque. Elle apparaît enfin au début du quatrième acte, après un prélude aux couleurs séduisantes, avec des chœurs fouettés avec entrain, revigorants, mais la scène finale, qui devait être l’acmé de la représentation, s’enlise dans un tempo de nouveau alangui. Si on ajoute la relative faiblesse des aigus de Montvidas et une direction d’acteurs plutôt floue à ce moment, la soirée se termine sur une note plutôt terne ce qui est dommage, après une représentation d’une qualité globale très satisfaisante.

Visuels : © Klara Beck

Agenda culturel de la semaine du 10 janvier
Numéro deux, dans les coulisses du film Harry Potter avec David Foenkinos
Philippe Manoli

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture