Théâtre

Festival RéciDives: « L’Imposture » impose Lucie Hanoy comme une marionnettiste singulière

Festival RéciDives: « L’Imposture » impose Lucie Hanoy comme une marionnettiste singulière

13 juillet 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Pour son grand début au festival RéciDives 2019, L’Imposture, la première grande forme de Lucie Hanoy – a.k.a. Lulu – a convaincu le public. Le spectacle, à forte inspiration biographique, joue quelque part à l’articulation entre théâtre, stand up et marionnette. Le traitement est celui d’un humour grinçant et décapant où l’artiste ne s’épargne pas elle-même. Et dans le même temps, beaucoup d’émotion et d’authenticité affleurent. Sur une énergie d’enfer et une interprétation de très grande qualité, Lucie Hanoy signe là un spectacle singulier, à son image, généreux et libre. Une réussite à rôder quelque peu.

Du karaoké marionnettique au stand up marionnettique

Lucie Hanoy est plutôt bien connue des amateurs de marionnette : son spectacle-événement karaoké-muppet a tourné dans tous les festivals, et a séduit des centaines de chanteurs-marionnettistes amateurs, le temps d’une soirée. Un modèle d’esprit festif et de facilité d’accès.

Son premier spectacle de plateau était donc très attendu. Elle passe le cap avec panache, ce qui va bien au personnage !

La formule choisie est assez unique dans le milieu de la marionnette : si on devait tenter de résumer la proposition, il s’agirait d’un spectacle de stand up (par le découpage, le rapport public, le traitement des thèmes) très enrichi de théâtre, avec une utilisation parcimonieuse mais intelligente de chansons et de diverses techniques marionnettiques.

Bonne marionnettiste doublée d’une excellente comédienne

Pari osé, mais qui réussitbien. La muppet, la kokoschka, une amorce vite avortée de théâtre d’objets, sont mobilisées à bon escient – particulièrement la kokoschka qui permet à Lucie de se figurer enfant. C’est d’autant plus pertinent qu’une partie du spectacle joue d’un second degré sur le métier de marionnettiste, qui est l’un des thèmes forts du spectacle.

L’interprétation, il faut le souligner, est extrêmement convaincante. La force d’incarnation, la présence scénique, la justesse, c’est toute la palette des techniques de la comédienne accomplie qui permet à Lucie Hanoy de porter très haut son spectacle.

La force de l’écriture au service du fond

Quand à l’écriture, elle est à la fois très drôle, très visuelle et très musicale – ce qui n’étonnera personne ayant suivi le parcours de l’artiste, qui, toujours dans un esprit de second degré, en multipliant les niveaux de lecture, fait un certain nombre d’autocitations dans la forme… tout en déjouant habilement aussi beaucoup d’attentes.

Le fond est grave pourtant, mais plutôt que de le traiter avec lourdeur – et Lucie Hanoy nous donne à un moment un aperçu ironique de ce que cela aurait pu donner – le spectacle le passe au tamis d’un humour très corrosif. L’écriture est brillante, le sens du timing pas loin d’être parfait, et cela marche d’autant mieux qu’un rapport de grande complicité est immédiatement instauré avec le public – le quatrième mur est laminé d’entrée, le jeu avec la salle est omniprésent, l’adresse directe la règle.

Les thématiques, clairement annoncées d’entrée de jeu (« Je suis grosse, lesbienne, et marionnettiste… ») et même rappelées en cours de route – on aurait peut-être pu s’en passer – touchent clairement à l’histoire intime de l’artiste, qui investit ainsi son spectacle d’une charge émotionnelle authentique, ce qui est le propre des écritures semi-autobiographiques. La question de l’orientation sexuelle est finalement un peu en retrait dans le triptyque, mais le spectacle appuie là où ça fait mal sans prendre de détours. Les questions de genre sont également un peu abordées.

Attachant et touchant, en plus de drôle

Cela va très loin dans la provocation et dans l’humour vitriolé, mais cela y va avec intelligence. Lucie Hanoy se met en danger, au sens de la prise de risque artistique et de la mise à nu, mais elle ne le fait généralement pas gratuitement. Il y a du courage, à bien des niveaux, dans sa proposition, et sans aucun doute cela explique une partie de l’émotion du public, touché par la démarche.

L’un des grands mérites du spectacle est d’avoir laissé affleurer l’émotion et une souffrance sourde juste sous la surface, sans céder à la facilité du pathos mais sans non plus l’enterrer complètement sous une épaisse couche de bouffonnerie. A certains moments, les spectateurs prennent tout de même une belle claque – mais c’est dans le temps long, en y repensant ou en discutant du spectacle plusieurs heures après la représentation, qu’on prend l’exacte mesure de sa puissance émotionnelle. C’est très habilement construit, même si on est tenté de mettre un petit bémol à l’endroit de la « séquence émotion » à la fin du spectacle, un peu trop attendue.

Diplôme supérieur de marionnettiste, mention chanson française

Parce que le personnage de Lulu est intimement lié au karaoké et à la chanson, Lucie Hanoy se fait plaisir et soigne sa bande son. Qui n’est pas qu’un accessoire : de longs passages en playback permettent de faire résonner les textes, il s’agit réellement de chanson et non d’un simple habillage musical.

En revanche, le calage de la lumière, très complexe, n’est pas encore tout-à-fait abouti, ce qui ne surprend pas dans le double contexte d’une première et d’un festival. Nul doute que cela viendra en temps utile, surtout que certaines techniques – la kokoschka notamment – et certaines tenues exigent une mise en lumière au rasoir.

Jeune mais prometteur

Evidemment, on ne peut pas écrire honnêtement sur ce spectacle sans concéder qu’il a les défauts de sa jeunesse. Il manque de rythme à certains endroits, les transitions sont parfois un peu longues, tout comme certaines scènes qui se diluent dans la répétition – telle celle de l’essayage. Il y a également, peut-être, beaucoup de références propres au monde de la marionnette qui fonctionneront possiblement moins bien avec un public moins averti – qui pourra tout de même goûter à 90 % des vannes.

Néanmoins, L’Imposture est un spectacle déjà très mature, avec un très grand potentiel. On a souvent peur des premiers spectacles un peu autocentrés, trop autobiographiques, et c’est parfois avec raison. Mais ici la qualité d’écriture permet de dépasser les bornes d’un parcours individuel, pour faire du personnage de Lulu le porte-étendard d’un propos plus universel. Un beau tour de force pour un premier spectacle.

 

 

DISTRIBUTION

Conception interprétation : Lucie Hanoy
Mise en scène : Aurélie Hubeau, Pierre Tual, Lucie Hanoy
Texte : Aurélie Hubeau, Lucie Hanoy
Scénographie : Michel Ozeray
Création Marionnettes : Anaïs Chapuis
Création Lumière : Olivier Bourguignon
Création Sonore : Thomas Demay
Costumes : Marie La Rocca
Collaboration Artistique : Elise Combet
Production et Administration : Zabou Sangleboeuf

Visuel: © Nathalie Bureau

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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