Théâtre

Rain, l’éblouissante entrée d’Anne Teresa De Keersmaeker au répertoire du ballet de l’Opéra de Paris

26 mai 2011 | PAR Christophe Candoni

La chorégraphe flamande Anne Teresa De Keersmaeker offre pour la première fois une de ses pièces maîtresses à l’Opéra de Paris. Créée en 2001, Rain entre au répertoire de la compagnie qui peut déjà se targuer d’être la seule détentrice au monde de plusieurs pièces de Pina Bausch. Dix jeunes interprètes sur scène, sept danseuses, trois danseurs, pas d’Etoiles mais de très jeunes et bons premiers danseurs, sujets et coryphées ; tous exaltent la puissance et la vivacité d’une oeuvre vertigineuse. Avec exigence et bonheur, ils se lancent à corps perdu sur les chemins courbes, jamais droits, du kaléidoscope haut en couleurs de Keersmaeker.

Anne Teresa de Keersmaeker signe là une chorégraphie complexe et extrêmement aboutie, abstraite sur le plan narratif mais d’une beauté formelle éblouissante, qui demande une précision et une virtuosité inouïes. Dix danseurs ne quittent pratiquement jamais le plateau. Ils y interrogent leur rapport au groupe, leur manière d’être et de danser ensemble, à la fois unis et dispersés en assumant le fait d’être un sujet dans le collectif, attentifs à l’harmonie tout en suivant une trajectoire individuelle. La danse se joue des oppositions, se fonde sur l’alliance des contrastes, alterne la course et l’immobilisme, la répétition et la variation, l’unisson et la discordance, le ralenti et l’extrême rapidité.

On assiste à Rain comme à une course effrénée, éperdue, faite d’allers et de retours permanents dans un espace à demi clos, une piste circulaire délimitée par un rideau de lamelles fines et argentées. Des éclairages francs forment un camaïeu chatoyant de bleu, de jaune, de fuchsia. Au centre du travail, s’inscrit le geste du danseur. C’est le corps qui habite l’espace, en l’air, au sol, tournoyant, perpétuellement en mouvement, il en est la ligne, la matière, l’écriture même. Le geste est souple, ample, saccadé. La danse répétitive de Keersmaeker ne manque pas d’élan, de rebond, de tension. Elle trouve en la création musicale de Steve Reich (Music for eighteen musicians) un soutien parfait tant les xylophones, les marimbas et les claviers martèlent à répétition la pulsation vitale.

Les danseurs, parmi lesquels le soir de la première, Vincent Chaillet, Ludmila Pagliero, Miteki Kudo, Nicolas Paul, Aurélia Bellet et Daniel Stokes, déploient une énergie et une rigueur incroyables qui n’empêchent nullement une touche de fantaisie et d’instinct. Ils nous embarquent dans un tourbillon étourdissant. Il se dégage une plénitude, une libération stimulante au terme d’une représentation qui dure à peine plus d’une heure. L’inventivité de la chorégraphie, la fulgurance de son art, sa solidité formelle et émotionelle, la capacité qu’ont les interprètes à renouveler continuellement sa dynamique sans le moindre essoufflement sont proprement admirables.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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